Il est très embarrassant de témoigner, à la première personne, d'une triple participation aux journées de la francophonie en Espagne. Mais la petite communauté libanaise présente dans la capitale espagnole s'est sentie tellement fière de son appartenance au cours des interventions où le Liban tenait l'affiche, et l'accueil réservé à notre pays était si chaleureux, qu'il devenait impératif de témoigner. Mais que vient faire le Liban chez les Ibères, surtout qu'à part les activités culturelles autour de Proust, du cinéma et des contes français, la semaine se terminait par un séminaire-marathon sur « les défis de la langue française et des cultures francophones en... Espagne » ? C'est que le nouveau concept de la francophonie n'est plus un acharnement à faire parler français, mais plutôt un encouragement à la diversité culturelle et artistique, un encouragement à la démocratie et à la liberté, dans le sillage des idéaux de la Révolution française de 1789.
C'est dans cet esprit de diversité culturelle que l'Institut français de Madrid a organisé, dans sa grande salle de théâtre, une « soirée du rire francophone » où un one-man-show camerounais a interprété des textes de Gaston Kelman sous le titre « Je suis noir et je n'aime pas le manioc ». Après l'entracte, il m'incombait de présenter un spectacle francophone en solo. Et ce fut Mine de rien, je suis libanais, un show satirique d'une heure, à la teneur duquel un parterre de spectateurs de toutes nationalités ne s'attendait nullement, pas plus d'ailleurs que les Libanais présents dans la salle. Habitués que nous sommes à croire que les comiques venus d'outre-mer sont les parangons de l'humour dans le monde, on oublie que, même si on est libanais, on peut faire rire aux larmes une assistance composée de personnes venues de douze pays différents. Même si on est libanais et d'âge mûr, on peut faire s'esclaffer les ados bacheliers du Lycée de Madrid sur les mille et une facéties des comportements humains, mais surtout à les faire réfléchir sur le parler particulier des Libanais. On oublie que le réseau de communication linguistique au Liban est si riche et si diversifié qu'il fait de notre pays le prototype de ce que la francophonie veut être aujourd'hui : un creuset de la diversité linguistique et un axe de rencontre des cultures de divers horizons.
Avant la semaine francophone de Madrid, Beyrouth a connu la sienne. Dans l'avion me transportant dans la capitale espagnole, je lis dans L'Orient-Le Jour le slogan dont nous a gratifiés M. Abdo Diouf : « Si les Libanais sont francophones, tous les francophones sont un peu libanais. » Cela m'a fait assurément réfléchir. C'est comme si on disait : « Si le Liban est la Suisse de l'Orient, toute la Suisse est un peu le Liban de l'Occident. » Imaginons un instant la tête des Helvètes lorsqu'ils entendront cette boutade ; et ils l'ont entendue au séminaire des professeurs de langue française où il fallait expliquer en quoi consistait l'expérience libanaise en matière de trilinguisme. En espérant ne pas être démenti par les linguistes, il me semble que le réseau de communication au Liban comporte trois grandes avenues linguistiques (arabe, française et anglaise), striées de ruelles. Le Libanais navigue entre ces artères exactement comme il conduit sur les routes du Liban : en slalomant. Il n'y a pas un seul pays au monde qui passe d'une langue à l'autre d'une manière aussi anarchique et avec une rapidité aussi fulgurante. Le franbanais est mort, vive le franbanglais, sans préjudice toutefois du cas de la langue arménienne, qui a une forte présence au Liban, mais dont le contact avec les autres langues nécessite une réflexion à part. Quoi qu'il en soit, prouesses linguistiques, recherche de facilité ou lacunes dans l'expression juste, peu importe, le Libanais aime le mélange des langues et la francophonie ne semble pas s'en alarmer.
Comment en effet affronter l'irrésistible ascension de l'anglais dans un pays où poussent les universités-boutiques à un rythme effarant ? Comment retrouver la bonne orthographe et la bonne grammaire de grand-mère dans le français-SMS d'aujourd'hui ? Pour se donner bonne figure face à ce combat inégal avec l'anglais, mais aussi pour justifier un relatif relâchement des francophones eux-mêmes, la francophonie s'est adroitement inventé ce slogan de la diversité des cultures et de la diversité linguistique. Ainsi en 2004, à Houston aux États-Unis, j'ai dû présenter mon spectacle entièrement en anglais, à la demande expresse des organisateurs français eux-mêmes. Ce ne fut pas le cas cette fois à Madrid, fort heureusement. Aujourd'hui, on nous assène que le français n'est pas en compétition avec les autres langues parlées dans le monde, mais plutôt en partenariat avec ces langues. Belle solidarité, mais qui joue, hélas, à sens unique. Ainsi, le « langage » du français abandonne la « langue française » pour devenir catalyseur de la « culture française ». Soupirs dans l'assistance. Sans doute approbation de certains. Mais pour beaucoup, je suis apparu comme plus puriste que les puristes.
Finalement, qui a peur de l'anglais ? Sûrement pas Louis-Jean Calvet, autorité en matière linguistique, qui a terminé son intervention dans ce séminaire par un « so long, folks » !


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