À vrai dire, les prosyriens n'inventent rien. Les Syriens ont fait encore mieux, comme déviation constitutionnelle, en leur temps. Pour écarter Rafic Hariri, au profit de Sélim Hoss, ils ont imaginé que lors des consultations parlementaires impératives pour la désignation d'un Premier ministre, les députés sous leur coupe laissent Émile Lahoud choisir à leur place. En jouant sur les termes de l'alinéa 2 de l'article 53 C (Constitution). Hariri, bien qu'ayant la majorité, a refusé d'entériner cette entourloupe et s'est effacé, comme le voulait le tuteur. Et, du point de vue théorique, il a bien fait. Car par la suite les Syriens et les dirigeants locaux ont admis que l'expression « consultations parlementaires impératives » implique que les députés doivent impérativement se prononcer, et que, tout aussi impérativement, le président de la République doit se contenter d'enregistrer leur volonté. Pourquoi ce revirement ? D'une part parce que l'électeur libanais ne pouvait tolérer de voir ses représentants refiler leur mandat par procuration à quelqu'un d'autre. Et, surtout, parce que la composante musulmane du pays a fait savoir que l'astuce syro-lahoudienne annulait ses longues années de lutte, couronnées à Taëf, pour la participation. C'est-à-dire pour que le président de la République cesse de désigner le Premier ministre à sa seule guise. Les pôles de la communauté se sont donc rangés aux côtés de Hariri qui en est sorti grandi.
Aujourd'hui, agissant derrière le paravent du 8 Mars, Damas remet le couvert. En s'attaquant cette fois à l'article 65 C, relatif aux prérogatives du gouvernement, pour prétendre que dans son esprit comme dans sa lettre, il commande la participation nationale consensuelle au pouvoir, et non le règne de la majorité en solo. Dans l'esprit, cela peut toujours se discuter. Par contre dans la lettre, on ne lit nulle part que le Liban doive être dirigé par des cabinets mélangeant l'eau et le feu. Éléments qui se neutralisent, comme on ne cesse de le constater, pour produire un poison paralysant.
Ce qui n'empêche pas le président Berry de soutenir que le tiers de blocage, qu'il appelle tiers de garantie participative, est une expérience réussie (!). Il n'hésite pas à ajouter qu'il est faux d'affirmer que cette pratique contrevient à Taëf. Pour conclure que certains, entendre les loyalistes, cherchent à se soulever aussi bien contre le pacte cité que contre l'accord de Doha.
De leur côté, les cadres du Hezbollah se relaient pour défendre la thèse du cabinet d'union. L'on a pu ainsi entendre récemment Mohammad Raad proclamer la nécessité d'une participation de tous à n'importe quel gouvernement sur base du tiers de garantie. « Taëf, ajoute-t-il, n'est ni le Coran ni l'Évangile. Nous devons savoir en lire la teneur, surtout dans les questions fondamentales. » Ce qui, outre la participation, ouvre la voie à une rallonge substantielle des 14 sujets essentiels, cités à l'article 65 C, qui nécessitent un vote aux deux tiers en Conseil des ministres. En fait, selon les juristes, c'est à ce niveau élevé seulement que Taëf impose le consensus national, ou, à défaut, une décision nettement majoritaire. Pour des décisions comme la loi électorale, la guerre ou la paix, les lois du statut personnel, la dissolution de la Chambre, la révocation des ministres, il est évident qu'un large accord est requis. Mais pour le reste, le vécu politique en premier, la cohabitation deviendrait forcément source de querelles de ménage.

