Si le documentaire a été depuis les années 80 reconnu pleinement et à part entière, il demeurait pourtant subordonné à une mainmise des télévisions, donc aliéné par les standards de durée, de type d'écriture, de rapport au sujet, enfermé aussi dans une certaine esthétique définie qui tendait à unifier les expériences. Certes, en France, c'est « Arte » qui connaît ses moments de gloire, qui se nourrit du type documentaire et qui fixe à partir de là les critères. « En arrivant au festival, dit Jean-Pierre Rehm, je voulais repenser les choses différemment et ne pas seulement considérer le documentaire comme une espèce, comme un genre - soit en voie d'extinction ou d'expansion - mais plutôt comme un espace où chaque film pouvait venir bouger les frontières, tout en me concentrant sur des aventures individuelles et singulières. Comme ces œuvres étaient endettées au réel dans leur essence même, poursuit-il, elles se devaient d'être uniques par leur projet. »
C'est donc un véritable « chambardement », créatif, qu'opère JPR au sein du FID par rapport au sens et à l'objectif du documentaire. « Et si celui-ci n'est pas un genre, encore moins un sous-genre, il relevait donc simplement du cinéma et pouvait figurer à côté d'autres films de fiction. Une fois que l'enjeu était net pour moi, ajoute-t-il, j'ai décidé, il y a trois ans, d'introduire la fiction dans la compétition et, par conséquent, comparer des œuvres réalisées dans des conditions similaires au lieu de celles redistribuées par des réseaux plus grands. On pouvait ainsi s'intéresser à des films faits avec très peu d'argent. »
Des œuvres qui
défient le temps
Ne craint-il pas que ces œuvres soient phagocytées par les films de fiction ? « Non, répond-il sans hésitation, car son identité en tant que documentaire ne m'intéresse pas autant que celle en tant que film, voire qu'expérience cinématographique. De nature politique et placée dans une géographie très précise, cette aventure esthétique s'inscrira dans une histoire, celle du cinéma, et les films à retenir sont ceux qui témoigneront de très près d'un contexte géopolitique spécifique.
Voyageant aux quatre coins du monde, mais résidant souvent dans les salles de cinéma, farfouillant dans les archives et ressuscitant parfois des œuvres endormies, JPR avoue avoir différents moyens de repérage. « Il y a d'abord les films qu'on nous envoie, ceux que nous trouvons nous-mêmes sur place et, enfin, ceux émis par d'autres réseaux. Au total, deux à trois mille, sur lesquels trente-cinq films seront sélectionnés : 20 en compétition internationale et 10 à 15 films en compétition française.
Dur pari que de vouloir modifier des frontières, assouplir des tracés, effacer les limitations, en tentant malgré ou grâce à la mondialisation (qui permet quand même les facilités de circulation) de jouxter parfois « des objets dont on ne possède pas la clef ». Mais un choix réjouissant au bout du compte que de dénicher ces œuvres documentaires en émerveillement continu devant le réel.
Ce qui anime cet amoureux des films, c'est cette conviction que toute œuvre peut avoir une longévité insoupçonnable. « « Chaque film parle du temps présent et de l'espace où il émane. Il n'y a pas de règles qui régissent les documentaires présentés à Marseille. Ils sont singuliers et doivent faire l'événement en durant le plus longtemps possible », conclut Jean-Pierre Rehm.
Au FID Marseille, le documentaire n'est plus archives, mais émotion, espace vivant et témoignage des « hétérogénéités, du dissemblable et de la multiplicité », où chaque expérience peut trouver sa place et être unique.

