Parcours
Après de nombreux détours choisis par curiosité intellectuelle, Karen Chekerdjian semble enfin arrivée à bon port. Venue de l'univers du cinéma, elle a pris des cours de réalisation à l'ESRA à Paris et à l'USJ. Rescapée du monde de la publicité, elle a travaillé chez Léo Burnett Beyrouth, avant de cofonder Mind the Gap. Elle décide de tout quitter en 1997 pour s'immerger dans la Domus Academy de Milan où elle obtient un master en design industriel. Sa première création, un porte-manteau « Mobil », suivie de « Mobil2 », nées sous la supervision du grand Massimo Morozzi, sont éditées par la célèbre marque de meubles EDRA. Ses succès sont rapides. Certaines de ses créations sont même exposées dans des musées, tel The Danish Museum of Decorative Art & Design et la Fondation Issey Miyake de Tokyo, qui l'ont aidée, dira-t-elle, en la catapultant rapidement dans le monde du design. « Ils m'ont permis de croire en moi. Mais, par ailleurs, ce qui m'a desservie, c'était de croire que les choses seraient toujours aussi faciles ! » Pourtant, Karen n'aime pas la facilité. Son besoin d'en savoir plus, d'être sûre de ses choix esthétiques prendra des années. Elle dessine d'une part des meubles en éditions limitées, qui sont le fruit d'une longue recherche intellectuelle et créative (la lampe Hiroshima, la table IQAR ou encore la chaise Low Chair). Et elle crée, d'autre part, une gamme de produits en cuivre qui vont des tables aux plats, en passant par les cendriers et les vases. Elle avoue : « C'est en m'occupant de la décoration du restaurant Liza à Paris, en 2003, que j'ai commencé à travailler cette matière et cette ligne d'objets arts de la table. J'ai voulu transformer une matière traditionnelle, facile à travailler et qui appartient à notre culture, pour en faire quelque chose de contemporain qui n'a rien à voir avec l'artisanat. » Entre petite production et production semi-industrielle, tout en contrôlant la qualité, entre hier et demain, elle décline ses produits en tabourets, poufs et tables, sans tomber, c'est son vrai cauchemar, dans la répétition ou la facilité. Il y a un an, enfin, elle surprend ses clients et amis en créant un espace où elle expose, non pas sa production, mais des objets de designers étrangers qu'elle aime. Ce lieu très contemporain dont elle avait toujours rêvé, à Beyrouth, qui serait conceptuel et actuel, s'est fait avec Rania Abillama sous le nom de « Over the Counter ». « Transformer l'espace existant qui vendait du vin et de l'alcool, sans l'altérer, était un grand défi pour moi. » Trois mois de réflexion plus tard, les deux amies ouvrent les portes de ce lieu atypique au Liban. Au bout de six autres mois, « lorsque, confie-t-elle, j'ai senti que j'avais mis en place un concept qui marchait, que je n'avais plus ma place là-bas, que le suivi administratif n'était pas pour moi ! », elle tire sa révérence et s'en va retrouver ses
meubles délaissés un temps.
Joindre les deux envies
Dès lors, Karen Chekerdjian Fattal va diviser son travail en deux parties distinctes qui ne sont que les deux faces de son savoir-faire : côté pile, un studio qui produit meubles et accessoires, et, côté face, un bureau de consultant-conseiller qui travaille sur la création d'images de marque de sociétés. Dans ces mêmes locaux avec vue sur la mer, noyée derrière sa grande table en bois brut, la jeune femme se laisse aller à recomposer un logo, une stratégie, un esprit, un lieu, un espace. Elle se plaît à imaginer des chaises pour des expositions internationales et s'amuse à voir jusqu'où elle pourrait aller en dépoussiérant les traditionnelles matières locales. Ces réflexions lui réussissent. Elle signe une ligne de nappes et de services américains pour l'association Mabrouk qui a osé le pari de se renouveler. Et participe au prestigieux Salon du meuble à Milan, le 20 avril, avec « Platform », une table éditée en série limitée.
La liberté de Karen Chekerdjian est communicative. Comme une énergie renouvelable qui la pousse sans cesse ailleurs.

