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Dossiers International - Afghanistan

Les raisons du retour en force des talibans

Dans les premières années suivant le début de l'offensive américaine, les talibans semblaient avoir été neutralisés. Aujourd'hui, ils contrôlent de nouveau de larges pans de l'Afghanistan. Comment expliquer un tel retour en force ? Quelles en sont les conséquences pour l'Afghanistan ? Deux experts tentent de répondre à ces questions pour « L'Orient-le Jour ».

Fin 2001, quelques semaines après les attentats du 11 septembre, les États-Unis lancent une attaque d'envergure, baptisée «Liberté immuable», contre l'Afghanistan des talibans accusés de soutenir el-Qaëda et Oussama Ben Laden. En quelques semaines, l'Alliance du Nord, un rassemblement de groupes afghans antitalibans allié aux forces américaines, se rend maîtresse de la majeure partie du pays. Le 13 novembre, l'Alliance entre dans Kaboul. Le régime des talibans ne résiste encore que quelques jours dans certains de ses bastions. Avec l'effondrement de ce régime extrémiste naît l'espoir d'une ère nouvelle pour l'Afghanistan. Fin décembre 2001, un gouvernement de transition se met en place et une Force internationale d'assistance à la sécurité de l'Afghanistan (ISAF) mandatée par le Conseil de sécurité de l'ONU se déploie dans le pays. À partir de 2002, «el-Qaëda s'est disséminé dans la clandestinité et les talibans afghans ont plutôt cherché à survivre en montant quelques opérations de frontière de petite envergure», rappelle Sébastien Pennes, spécialiste qui travaillait aux affaires politiques de la Mission d'assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua). « Cependant, le mouvement taliban s'est lentement reconstitué en bénéficiant du mécontentement grandissant de la population et de financements jihadistes», souligne-t-il. « En 2006-2008, le mouvement taliban a pris une grande ampleur, et en 2008-2009 il s'est consolidé », poursuit-il.
Pour Sébastien Pennes, il faut néanmoins ne pas utiliser le terme « taliban » à tort et à travers. « Si l'insurrection afghane est effectivement composée d'un noyau radical effectivement taleb, préposé au jihad international, un grand nombre de combattants sont plutôt des mécontents, des exclus du processus politique. Lorsque des tribus isolées accèdent au développement, à une reconnaissance politique, à une considération sociale, elles se pacifient et les éléments talibans n'ont plus qu'une influence très limitée », note M. Pennes. Plusieurs chefs insurrectionnels qui avaient fait partie du processus de Bonn* adopté en décembre 2001 ont ainsi progressivement basculé dans l'opposition armée, tandis que d'autres seigneurs de guerre rejoignaient le Parlement et les postes de responsabilité.
« Le gouvernement Karzaï a ici une responsabilité claire: puisqu'il ne s'appuyait au départ sur aucune légitimité tribale ou politique, il a choisi d'écarter les groupes rivaux concurrents : certaines grandes tribus de Kandahar, les modérés du mouvement Hezb-e Islami de Gulbuddin Hekmatyar, le parti salafiste du Nuristan, etc. Il a distribué les contrats de reconstruction à ses vassaux au lieu de les accorder aux grandes tribus pachtounes, a intelligemment écarté les chefs locaux en utilisant la communauté internationale pour les éliminer de la concurrence électorale », affirme le spécialiste.
Le haut niveau de corruption au sein du pouvoir actuel à Kaboul est également responsable du retour en force des talibans sur le territoire, ajoute Gilles Dorronsorro, politologue et spécialiste de l'Afghanistan. Il est notamment de notoriété publique que le propre frère du président Karzaï est l'un des parrains du trafic de drogue dans le pays. Selon un rapport de l'ICOS (International Council on Security & Development), le pouvoir mafieux et corrompu de Hamid Karzaï, placé par les États-Unis, suscite la colère d'une population à bout de souffle. De quoi aider les talibans à gagner la confiance de la population. « En s'appuyant sur les motifs locaux de mécontentement contre le gouvernement de Kaboul et l'OTAN, de l'éradication des champs d'opium aux pertes civiles dans les bombardements, du chômage très élevé au sous-développement chronique en dépit des milliards de dollars d'aide, l'insurrection a réussi à élargir sa base de soutien traditionnel et a gagné une légitimité politique parmi de nombreux Afghans », relève ICOS.
Ce revirement de situation était en fait prévisible dès 2001. « Tout d'abord, il y a eu une vague irrationnelle d'optimisme de la part des experts concernant l'installation d'une démocratie à l'occidentale en Afghanistan. Ensuite, c'est la coalition internationale qui finance le gouvernement et qui a créé les structures afghanes. Or les États-Unis étaient focalisés sur l'Irak et ne se sont pas engagés dans le processus de reconstruction. Il y a eu une véritable absence américaine entre 2002 et 2006, personne n'était aux commandes. En outre, l'incompétence du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld a été un élément central qui a grippé la mécanique, estime Gilles Dorronsorro. À cela, s'ajoute le fait que les Européens ont été incapables de mettre en place un programme d'aide intégré. Très vite, les organisations privées qui redistribuaient l'aide se sont autonomisées par rapport au gouvernement afghan, marginalisant ce dernier. »
C'est dans ce contexte difficile pour le pouvoir en place que va se dérouler la présidentielle en août prochain.
 
Karzaï sanctionné ?
Selon la Constitution afghane, l'élection présidentielle doit avoir lieu au plus tard 30 jours avant la fin du mandat du président sortant, qui expire le 21 mai. Mais la commission électorale a invoqué des raisons logistiques et météorologiques, ainsi que les conditions de sécurité pour justifier le report des élections au 20 août. Se pose alors la question de savoir qui va diriger le pays après le 21 mai. Hamid Karzaï a évoqué la recherche d'un « consensus national » sur ce point, alors que l'opposition a demandé la désignation d'une administration intérimaire pour pallier la vacance du pouvoir jusqu'en août. Toutefois, M. Dorronsoro n'est pas convaincu qu'il y ait une élection en août «dans l'Est et dans le Sud du pays en raison des problèmes sécuritaires ».
Si la présidentielle a effectivement lieu, quelles sont les chances de Karzaï de l'emporter ? Malgré sa cote de popularité en baisse, il n'a aucun concurrent sérieux.
« Pour un Afghan rural (80% de la population), un bon chef est un chef qui est soutenu par les plus grandes puissances, car il pourra ainsi redistribuer ce qu'il aura récolté. Plusieurs personnalités sont populaires, mais les Afghans préféreront sans doute assurer l'appui international, affirme Sébastien Pennes. De plus, l'élément ethnique entre en jeu : seul un pachtoune peut être élu en Afghanistan, pour des raisons historiques et culturelles. Ainsi, même si un candidat indépendant tadjik pouvait arriver au second tour devant Karzaï, ce dernier l'emporterait automatiquement. Idéalement, il faudrait un candidat pachtoune, indépendant, soutenu par les communautés tadjike, ouzbèque et hazara : cela paraît impossible. Karzaï va donc très certainement l'emporter électoralement, mais sa popularité restera toujours très faible. » Un point de vue partagé par M. Dorronsoro : « Karzaï est impopulaire, certes, mais la sanction de rejet est relative. »
 
Les talibans au pouvoir?
Une victoire de Hamid Karzaï n'écarte pas toutefois un retour des talibans dans le jeu politique. Le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a ainsi récemment déclaré qu'il n'excluait pas l'arrivée au pouvoir de talibans. « Nous devons respecter le résultat des prochaines élections quel qu'il soit », a souligné le chef de la diplomatie. « Si des talibans nationalistes parviennent au pouvoir par les urnes et respectent la Constitution, c'est l'affaire des Afghans », a-t-il ajouté. Pour M. Pennes, même si les talibans arrivent au pouvoir, « ce n'est pas pour autant qu'ils mettront en œuvre une politique radicale de charia». « Les talibans idéologiques et radicaux ont très peu de chance d'accéder au pouvoir, même au sein d'une coalition. Ceux qui soutiennent l'insurrection par nationalisme, par exclusion politique ou par calcul tribal (se ranger auprès des plus forts) sont déjà courtisés par Karzaï depuis quelques années. Ils accéderont certainement au gouvernement. C'est le cas du Hezb-e Islami, qui revendique un islamisme moderne et nationaliste. Les talibans peuvent peut-être prendre le pouvoir, mais ils ne peuvent pas le garder, même militairement, car ils sont trop divisés», insiste le spécialiste.
Pour M. Dorronsoro, «l'arrivée des talibans au pouvoir sera un fait accompli si la coalition internationale se retire rapidement ». « Ils pourront prendre Kaboul dans les 6 mois et comme il n'y a pas vraiment de présence de l'État afghan, les talibans pourraient reprendre en 24 heures un grand tiers du territoire, voire plus », estime-t-il. L'Afghanistan « pourrait de nouveau être dans une situation de retour d'un régime fondamentaliste, comme dans les années 90 ».
 
Nouvelle stratégie américaine
Depuis l'arrivée de Barack Obama au pouvoir, la nouvelle administration US, qui a déclaré à plusieurs reprises que les États-Unis « n'étaient pas en train de gagner la guerre en Afghanistan », insiste sur le fait que sa stratégie sur le terrain afghan va changer. Le 17 février, le président américain a annoncé l'envoi de deux brigades supplémentaires en Afghanistan d'ici à l'été et de forces de soutien logistique, soit un total d'environ 17 000 hommes.
Toutefois, pour Gilles Dorronsoro, « l'envoi de soldats supplémentaires ne réussira pas à faire changer la tendance. Je pense d'ailleurs que les États-Unis n'y croient pas eux-mêmes. 17 000 hommes, c'est peu par rapport à l'ampleur de la crise ».
Outre l'envoi de troupes supplémentaires, Barack Obama a laissé entendre qu'il pourrait tendre la main aux talibans modérés. Or, pour Gilles Dorronsorro, il n'y a pas de taliban modéré. « Il n'y a pas de catégorie spécifique, on négocie avec le mollah Omar, puisqu'il détient la réalité du pouvoir insurrectionnel. Cela ne mènera nulle part sauf s'il s'agit d'une négociation portant sur le retrait des troupes étrangères », insiste-t-il. En fait, il n'y a pas vraiment de stratégie américaine pour l'instant, les « États-Unis refusent de s'occuper directement des négociations, c'est juste une carte blanche à Karzaï pour qu'il puisse traiter avec les talibans, ce qu'il fait déjà », rappelle le politologue. Le gouvernement afghan a d'ailleurs réaffirmé son souhait d'entamer des discussions avec les talibans qui accepteraient de déposer les armes.
 
Dialoguer a ses limites
Pour le groupe de recherche International Crisis Group (ICG), un dialogue avec les insurgés comme moyen de ramener la paix est une tactique qui a échoué par le passé. De précédents accords de paix avec les rebelles en Afghanistan et au Pakistan ont «mis en évidence le pouvoir et les activités des insurgés et se sont avérés inefficaces pour construire des institutions stables », a estimé ce groupe de recherche indépendant dans un rapport publié récemment. « Si un accord peut être conclu pour empêcher les attaques contre les forces afghanes ou pakistanaises, la violence tend alors à se diriger vers d'autres cibles, en particulier des civils non armés, jusqu'à ce que ces accords soient rompus et que les insurgés visent de nouveau les forces de sécurité », ajoute l'ICG. Pour le groupe, basé à Bruxelles, la priorité pour sortir l'Afghanistan de l'ornière est la création d'un État stable capable de faire respecter la loi.
 
*La conférence interafghane de Bonn-Petersberg a débouché sur un accord, le 5 décembre 2001, qui a mis en place une administration intérimaire pour six mois, présidée par un proche de l'ancien roi, Hamid Karzaï, et qui a élaboré un calendrier pour une transition politique par des élections libres et démocratiques.
Fin 2001, quelques semaines après les attentats du 11 septembre, les États-Unis lancent une attaque d'envergure, baptisée «Liberté immuable», contre l'Afghanistan des talibans accusés de soutenir el-Qaëda et Oussama Ben Laden. En quelques semaines, l'Alliance du Nord, un rassemblement de groupes afghans antitalibans allié aux forces américaines, se rend maîtresse de la majeure partie du pays. Le 13 novembre, l'Alliance entre dans Kaboul. Le régime des talibans ne résiste encore que quelques jours dans certains de ses bastions. Avec l'effondrement de ce régime extrémiste naît l'espoir d'une ère nouvelle pour l'Afghanistan. Fin décembre 2001, un gouvernement de transition se met en place et une Force internationale...
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