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Moyen Orient et Monde

Le monopole du Kremlin en déclin

Par Alexander Etkind
Depuis l'arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir il y a dix ans, le régime du Kremlin a toujours reposé sur deux piliers : les forces de sécurité et l'exportation d'énergie. Le régime a établi ce double monopole en supprimant ses rivaux internes et en absorbant leurs biens.
La redistribution d'une partie des bénéfices tirés du prix très élevé de l'énergie a permis au régime d'améliorer le niveau de vie et de se faire apprécier du peuple russe. En outre, la résolution de luttes intestines en usant d'une force disproportionnée a même rassuré les anciens officiers du KGB obsédés par la sécurité.
Cette combinaison carotte/bâton fonctionnait très bien jusqu'il y a peu. L'absence virtuelle de mécontents en Russie sous Poutine est impressionnante. Mais il ne faut pas se méprendre : la cote de popularité de Poutine ne repose pas sur sa vigueur, son humour, son aura, mais sur des salaires et des crédits dont les Russes n'avaient jamais profité auparavant. Et du moment que le prix du pétrole augmentait plus vite que les salaires russes, les fonctionnaires haut placés pouvaient toujours se servir grassement.
L'idylle entre le Kremlin et le peuple russe touche désormais à sa fin. Peu de dirigeants russes, encore moins les Russes ordinaires, s'attendaient à une telle chute du prix du gaz et du pétrole. Impossible de prévoir la suite des événements. Si les prix remontent, Poutine et ses hommes se glorifieront de leur sagesse. Si toutefois les prix se maintiennent en l'état actuel, le système de Poutine est voué à l'échec.
La concomitance des désastreux mandats de George W. Bush et de Vladimir Poutine n'est pas un hasard. En gonflant le prix de l'énergie, Bush se faisait le plus grand allié de Poutine, tandis que ce dernier lui rendait service en recentrant la Russie sur ses divers problèmes liés au « terrorisme ». Tous deux cherchaient à détruire la réussite de leurs prédécesseurs Bill Clinton et Boris Eltsine. Tous deux ont conduit leur pays dans un piège duquel leur successeur doit les extraire. Bush était sincère lorsqu'il a dit aimer ce qu'il voyait dans les yeux de Poutine. Mais leurs successeurs sont aussi différents que la façon dont ils sont arrivés au pouvoir.
Depuis l'époque soviétique, le Kremlin s'est traditionnellement méfié des administrations démocrates aux États-Unis. John F. Kennedy a fermement refusé la présence militaire soviétique à Cuba. Jimmy Carter a boycotté les Jeux olympiques de Moscou. Clinton a réussi une opération contre Slobodan Milosevic en Serbie, le meilleur ami du Kremlin en Europe. Et le triomphe d'Obama annonce la chute du prix du pétrole.
Le régime de Poutine perdra de sa popularité si les recettes énergétiques continuent de stagner. Les mythes centraux sur Poutine, guérisseur de la nation et pourvoyeur de budgets faciles, s'effondrent déjà. Poutine ne peut échapper à ses responsabilités. Si le Kremlin s'attribue haut et fort la prospérité des six dernières années, alimentée par les prix florissants du gaz et du pétrole - uniquement grâce à l'exubérance économique mondiale -, le Kremlin doit aussi être tenu responsable du désastre actuel.
Les Américains comparent actuellement leur crise économique à la Grande Dépression ; les Russes comparent la leur à la crise de 1998, nettement plus vivace dans la mémoire collective. En 1998, le monde entier, qui connaissait alors une prospérité générale, s'est pris de sympathie pour la Russie. La situation contemporaine est totalement différente. En 1998, les Russes ne considéraient pas les voitures d'import, le tourisme à l'étranger et autres avantages de la classe moyenne comme un dû. L'équipe dirigeant le Kremlin à l'époque était panachée et criblée de conflits, mais sa réponse à la crise était efficace, voire créative. L'équipe actuelle est uniforme, unanime et tout à fait inapte, semble-t-il, à envisager une sérieuse réforme. La situation est dangereuse.
Même si, d'après les médias, l'antiaméricanisme atteint en ce moment un record historique en Russie, le régime s'inquiète plus particulièrement de ses problèmes internes. Lors de la crise financière actuelle qui a touché la Russie juste après la guerre avec la Géorgie en août dernier, le Kremlin et la Douma ont sorti un train de lois et de mesures qui ont transformé l'autoritarisme de Poutine en dictature. Les partis de l'opposition sont devenus insignifiants. Les entreprises des oligarques ont été en grande partie nationalisées. Le mandat présidentiel a été allongé. Les centres industriels au taux de chômage croissant vont recevoir plus de troupes.
Le procès avec jury, qui était de toute façon rare, se fait de moins en moins. Le concept de grande trahison est invoqué presque tous les jours. De plus en plus de scientifiques, journalistes et hommes d'affaires - dont la collaboration avec des organisations caritatives, des médias et des corporations internationales sera dorénavant considérée comme traîtrise - se feront persécuter. Certains seront assassinés plutôt que jugés ; d'autres seront jugés par des juges nommés par l'État plutôt que tués. Mais n'y voyez là rien de nouveau dans la Russie de Poutine.
La nouveauté proviendra du type de protestation massive récemment constaté en Ukraine, en Thaïlande ou en Grèce. Auront-elles raison du double monopole de Poutine ? Peut-être, mais seulement si un grand changement est risqué : une nouvelle perestroïka plutôt qu'un simple dégel. Il semblerait toutefois que le régime soit trop rigide et trop borné pour réagir.

© Project Syndicate, 2009. Traduit de l'anglais par Aude Fondard.
Depuis l'arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir il y a dix ans, le régime du Kremlin a toujours reposé sur deux piliers : les forces de sécurité et l'exportation d'énergie. Le régime a établi ce double monopole en supprimant ses rivaux internes et en absorbant leurs biens.La redistribution d'une partie des bénéfices tirés du prix très élevé de l'énergie a permis au régime d'améliorer le niveau de vie et de se faire apprécier du peuple russe. En outre, la résolution de luttes intestines en usant d'une force disproportionnée a même rassuré les anciens officiers du KGB obsédés par la sécurité.Cette combinaison carotte/bâton fonctionnait très...
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