Q - Quel est le principe de l'émission ?
R - « "Les accords de Saint-Saturnin" est une série de documentaires de dix épisodes de 26 minutes qui consiste à réunir six jeunes Palestiniens et six jeunes Israéliens en France pendant un mois d'été, sous l'œil des caméras. L'idée est de voir ces jeunes âgés de dix-huit ans qui vont arriver avec leurs préjugés et leurs héritages familiaux et idéologiques, cohabiter et partager les tâches de la vie quotidienne avant d'engager des négociations, encadrées par des "parrains", en vue d'un accord de paix.
À première vue, plusieurs ingrédients du projet peuvent évoquer les codes de la télé-réalité. Et pourtant, c'est de tout autre chose qu'il s'agit... D'abord, il n'y a pas ici d'interactivité avec le téléspectateur, et personne à éliminer. Il n'y a ni gagnant ni perdant, et la série n'est pas diffusée en direct. Ensuite, nous ne fabriquerons aucun conflit artificiel entre nos jeunes. Le conflit existe déjà et notre but est de les amener vers une réconciliation éventuelle. Enfin, les moments d'intimité ne seront pas filmés (on ne les verra jamais dans leurs chambres, en train de se brosser les dents...) Nous serons particulièrement vigilants à éviter tout voyeurisme et vulgarité. Si les discussions avec les chaînes de télévision aboutissent rapidement, le tournage devrait se faire l'été prochain. »
Q - Les candidats viendront-ils d'Israël et des territoires palestiniens, ou seront-ils issus de la diaspora ?
R- « Non, ces candidats ne viendront pas de la diaspora. Les douze jeunes représenteront, autant que possible, la diversité des sociétés dont ils sont issus, et le casting se fera en fonction d'un certain nombre de critères géographiques, sociologiques, religieux, etc. Outre l'équilibre filles/garçons, on pourrait imaginer, par exemple, côté israélien, un laïque et un religieux, un nouvel immigrant et un jeune dont la famille est installée depuis plusieurs générations, un Arabe israélien, un autre du désert du Néguev. Côté palestinien, il en va de même : il faudra s'efforcer de prendre à la fois des jeunes de Cisjordanie et de la bande de Gaza, des jeunes qui vivent dans des camps de réfugiés, d'autres à Jérusalem-Est, des musulmans et des chrétiens, des religieux et des laïques, des enfants issus de familles proche du Fateh et du Hamas, etc. »
Q - Lors de la récente guerre israélienne contre Gaza, plusieurs journaux ont gelé l'option « réagissez à l'article », en raison du flot de commentaires haineux et racistes envoyés par les lecteurs. Ne craignez-vous pas des dérapages dans ce huis clos israélo-palestinien ?
R - « Oui, j'ai vu cela. Personnellement, j'ai été vraiment choqué par cette guerre et notamment les images que j'ai pu voir sur les chaînes arabes. Cela touche évidemment mon sentiment d'appartenance, mais c'est aussi de ce sentiment très spontané, très primaire, fondé sur l'émotion, que je me méfie. Et lorsque j'ai pu lire ou entendre les commentaires qui ont accompagné ces images, j'ai ressenti un malaise profond. A-t-on vraiment besoin de créer de l'émotionnel au détriment de l'analyse ? C'est en tout cas le résultat dont sont aussi bien coupables les Israéliens que certains médias arabes : le relent d'antisémitisme et la confusion générée entre "les juifs" et la guerre qu'Israël a, à mon sens, injustement menée, mais au sein d'une problématique territoriale et non raciale !
J'étais au Maroc au début de l'opération, et quelques journaux titraient "Gaza l'holocauste". Est-il vraiment besoin de se rabattre sur une notion dont on peut espérer qu'elle restera rare dans l'histoire de l'humanité et qui recouvre la volonté réfléchie d'assassiner un peuple dans son intégralité pour ses origines ? Cette guerre est injuste, honteuse et bouleversante. Mais pourquoi invoquer l'Holocauste pour dénoncer ces opérations ? A-t-on vraiment besoin de faire l'amalgame, manque-t-on d'arguments à ce point pour s'insurger contre une politique ? Je pense que quand on doit combattre une action ou une politique violente ou injuste, on doit garder le sens de la mesure et rester irréprochable moralement. Pour le dire clairement, les raccourcis ambigus ou antisémites ne sont pas dignes du peuple arabe et servent encore moins la cause du peuple palestinien.
Pour revenir à notre série, tout sera fait pour qu'il n'y ait pas de dérapages. C'est l'une des raisons pour lesquelles la série ne sera pas diffusée en direct. Cela dit la parole doit être libre. On doit laisser s'exprimer toutes les rancœurs, l'incompréhension, voire la haine, mais aucun dérapage raciste ou antisémite ne sera admis. »
Q - Pourquoi pensez-vous que douze jeunes ont une chance de parvenir à un accord là où des dizaines de négociateurs de haut vol ont échoué ?
R - « C'est précisément parce que les adultes ont jusqu'à présent échoué que nous tentons cette expérience audiovisuelle avec les jeunes qui n'ont pas d'enjeux électoraux ou religieux ni de comptes à rendre, et qui sont les plus concernés, puisque ce sont eux qui vont "hériter" du conflit.
La série part d'une situation où, dans l'imaginaire collectif, l'autre est le plus souvent ignoré, parfois même diabolisé. Côté palestinien, comme côté israélien, s'est construite une "mythologie" à travers laquelle le "camp" d'en face est perçu. Il ne s'agit pas de dénoncer ces "mythologies", mais simplement, au fur et à mesure du déroulement du séjour et des épisodes de la série, de faire prendre conscience à chacun qu'une même question peut revêtir des enjeux différents et tout aussi cruciaux pour les protagonistes d'en face. Le voyage est tout aussi important que la destination. Personnellement, je pense que ces jeunes vont arriver à se délester de leurs préjugés, mais rien ne sera fait pour pousser au "happy end" .»
Q - Qui seront les « parrains » chargés de cadrer les jeunes négociateurs ?
R - « Il y aura deux parrains. L'un palestinien, l'autre israélien. Le choix de leurs profils devra répondre à certains critères déterminés : issus de la société civile, engagés dans le combat pour la paix. Ces parrains seront comme des coachs pour les jeunes : ils se réuniront avant chaque round de négociations et chacun avec ses "poulains". »
Q - Si les douze protagonistes ne parviennent pas à un accord, quelles leçons en tirer ?
R - « Si des jeunes dans une démarche symbolique ou presque ludique sans enjeux politiques ou stratégiques n'y arrivent pas, alors je serais pessimiste pour l'avenir de la paix dans cette région. »
Q - Et s'ils parviennent à un accord, pensez-vous que ceci puisse avoir un quelconque impact alors que plusieurs initiatives valables élaborées par des intellectuels des deux camps dorment dans des tiroirs ?
R - « Vous pensez peut être aux accords de Genève. Je comprends votre pessimisme. Nous ne sommes pas déconnectés de la réalité et notre démarche est sans prétention. On ne se substitue pas aux politiques ou aux intellectuels. Comme producteur de cinéma, je vois la télévision comme médium civique et citoyen, mais aussi comme un instrument qui doit faire rêver. Le désespoir au Moyen-Orient est tel, que notre projet n'est qu'une goutte utopiste dans un océan de noir réalisme, mais vous verrez, ces jeunes peuvent nous surprendre. »


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