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Actualités - Chronologie

Conférence Entre Orient et Occident, Robert Solé ou l’intégration d’un nomade

C’est à l’invitation de la chaire Louis-D d’anthropologie interculturelle de l’Université Saint-Joseph et de son titulaire, le père Sélim Abou, que Robert Solé, romancier, essayiste et directeur du supplément hebdomadaire Le Monde des Livres du quotidien Le Monde, a donné vendredi dernier une conférence à l’amphithéâtre Aboukhaled, dans laquelle il a retracé un itinéraire identitaire qui apparaît comme une magistrale illustration de ce que Sélim Abou appelle dans ses écrits un processus d’acculturation, c’est-à-dire de mise en place d’une identité de synthèse, et comme une réponse tant à ceux qui brandissent la menace d’une uniformisation identitaire qu’à ceux qui prônent, pour la contrer, un repli identitaire. L’auditoire était absolument sous le charme de ce qui ressemblait d’emblée au récit d’un conteur, récit où se sont mélangées subtilement les caractéristiques du style Solé, que ses lecteurs connaissent bien : distance par l’humour, autodérision parfois, émotion retenue et grande finesse dans l’analyse. Car c’est bien à une analyse que Solé s’est livré : comment, par quels chemins détournés, par quels processus inconscients, a pu se faire l’articulation de ces composantes identitaires en apparence si disparates que sont l’Égypte et la France, l’Orient et l’Occident, l’écriture romanesque et l’écriture journalistique (auxquelles il faudrait d’ailleurs ajouter l’écriture propre à l’essai, et celle du « billettiste du Monde), le statut de « Chami », citoyen de seconde catégorie en Égypte, et le citoyen français à part entière, fier de sa francité et revendiquant sa passion pour la France qu’est aujourd’hui Robert Solé ? Mélanger les langues Dès la première phrase de sa conférence, l’auteur donne le ton : « J’ai soixante-deux ans, et en disant cela, j’ai l’impression de parler de quelqu’un d’autre. » Cette société d’origine, celle des « Chawam » d’Alexandrie, Solé en brosse un portrait certes plein de nostalgie : « Société cosmopolite, vivante, joyeuse, insouciante, ayant à jamais marqué ceux qui l’ont connue », dit-il, tout en mettant en évidence le véritable paradoxe que constituait cette société où « l’on ne mélangeait pas les cultures, même si on mélangeait les langues », où chaque groupe possédait son identité bien définie, que la convivialité avec les autres groupes n’altérait pas. En somme, quand Solé quitte l’Égypte à l’âge de dix-sept ans pour effectuer d’abord un bref séjour de neuf mois au Liban, il sait qui il est. Mais cet exil « volontaire, mais plus douloureux que s’il avait été contraint » suite à la guerre de Suez, va constituer le début de l’incertitude sur l’identité, même si c’est au Liban que naît une autre certitude, sa vocation de journaliste, avec la découverte à Beyrouth, en même temps que la société de consommation, d’une presse libre et la possibilité, pour les chrétiens du Liban, d’être des citoyens à part entière. Tourner la page En décidant de poursuivre ses études de journalisme à Lille, Solé choisit de s’intégrer complètement à la France, puisque, dit-il, « on nous avait rendus étrangers à notre pays ». Il pose sa candidature au quotidien Le Monde et y est engagé, bien que n’ayant pas la nationalité française. Il choisit alors, confie-t-il, de « tourner la page, d’oublier [ses] racines, de faire jeu égal avec les Français ». Commence alors une « amnésie volontaire » de vingt ans, période au cours de laquelle toutefois Solé prend conscience de la composante française de son identité lorsqu’il est envoyé comme correspondant à Rome où il passe cinq ans, puis de son identité européenne quand il est envoyé aux États-Unis. Vingt ans plus tard, l’identité égyptienne « mise en hibernation » jusqu’alors ressurgit grâce à l’envie de raconter sa famille : « Moi, l’amnésique, je me suis révolté contre l’amnésie » qui effaçait l’Alexandrie cosmopolite de l’histoire. Ce prétexte s’avère être en réalité l’expression d’un désir de se « réconcilier avec soi-même, de recoller les morceaux », reconnaît Solé aujourd’hui. Le retour en Égypte en 1980 fait faire au romancier une double constatation : l’Égypte a changé, mais lui non plus n’est plus le même, il pose désormais un regard en quelque sorte « occidental » sur son pays d’origine ; il y savoure l’humour intact, mais s’agace du « maaléchisme » qui continue à y prévaloir, et est malheureux de voir que « les villas ont été remplacées par des immeubles », à cause de l’explosion démographique. Remontée dans le temps Solé entame alors, grâce à ses romans, une remontée dans le temps, commençant par Le Tarbouche, puis Le Sémaphore d’Alexandrie, puis La Mamelouka. La rédaction de ces trois romans l’amène à se documenter, il a donc désormais la matière pour son essai L’Égypte, passion française, de sorte que le fait de commencer à assumer les différentes composantes de son identité l’incite en parallèle à multiplier ses casquettes professionnelles. Bien différents les uns des autres, puisque « le journaliste commente ce qui se passe, l’historien raconte ce qui est fini et le romancier crée un monde », ces trois métiers ont pourtant en commun la passion du mot. La description de ces trois métiers, dans leur apparente différence et leurs similitudes fondamentales, constitue implicitement pour Solé une métaphore de sa propre identité, comme de toutes les identités. Affirmer qu’il est français ? L’affirmation est incomplète. Qu’il est Égyptien ? Ce n’est plus tout à fait vrai, dit-il. L’identité est un processus de « construction et de déconstruction permanente, une alchimie très personnelle et très mouvante », selon lui. L’essentiel est de ne pas rester « chacun chez soi », d’établir des ponts et des passerelles, que certains essaient de faire sauter pour que chacun s’enferme dans ce qu’il croit être son identité. « L’important, dit Solé en citant Pascal Bruckner, c’est d’apprendre la langue des autres tout en approfondissant la sienne. » Katia HADDAD
C’est à l’invitation de la chaire Louis-D d’anthropologie interculturelle de l’Université Saint-Joseph et de son titulaire, le père Sélim Abou, que Robert Solé, romancier, essayiste et directeur du supplément hebdomadaire Le Monde des Livres du quotidien Le Monde, a donné vendredi dernier une conférence à l’amphithéâtre Aboukhaled, dans laquelle il a retracé un itinéraire identitaire qui apparaît comme une magistrale illustration de ce que Sélim Abou appelle dans ses écrits un processus d’acculturation, c’est-à-dire de mise en place d’une identité de synthèse, et comme une réponse tant à ceux qui brandissent la menace d’une uniformisation identitaire qu’à ceux qui prônent, pour la contrer, un repli identitaire.
L’auditoire était absolument sous le charme de ce qui ressemblait d’emblée au...