Troisième semaine de 2009.
Elle commence relativement tôt la campagne électorale – on n’est jamais trop prévoyant. Et elle commence aussi bien fort – on n’est jamais trop prudent. D’autant qu’elle commence assez sournoisement – on n’est jamais trop coquet.
On sait très bien, grosso modo, comment voteront, le 7 juin prochain, dans leurs grandes majorités respectives, les sunnites, les chiites et les druzes. On ne sait par contre absolument pas dans quelle direction ira la plus grosse partie des bulletins des chrétiens ; c’est donc naturellement et mathématiquement à ce niveau-là, et uniquement là, que se jouera la bataille entre le 14 et le 8 Mars. Laquelle bataille, aussi confiant soit-on dans l’un ou l’autre des deux camps, s’annonce férocement incertaine – homérique certes, mais définitivement imprévisible quant à son issue. Surtout si Michel Sleiman se décide effectivement à parrainer, directement ou pas, officiellement ou pas, ce bloc centriste responsable depuis quelques mois de certains des pires cauchemars de Michel Aoun. Entre autres.
Pour la première fois depuis sa prise de fonctions, ce même Michel Sleiman a été copieusement insulté, du moins vertement vilipendé par une foule de Libanais. Cela s’est fait cette semaine pendant une manifestation anti-israélienne à Beyrouth à laquelle participait, pour la première fois aussi, il n’y a définitivement pas de hasard, le Hezbollah – c’était à Awkar, devant l’ambassade américaine. Du chef de l’État, ces Arabes en colère exigeaient qu’il n’abandonne pas la cause palestinienne, qu’il aille à Doha, envers et contre tout et tous – surtout les Saoudiens et les Égyptiens. Personne ne sait, pour l’instant, si Michel Sleiman a été au Qatar à cause de la pression populaire, à cause de ces accusations de traîtrise dont il a été la cible, même sans qu’elles ne disent leur nom, à cause de cette comparaison ubuesque, c’est un comble, avec son prédécesseur dont ont abusé les protestataires. Ou s’il s’est rendu à Doha parce qu’il est passé maître dans l’art de la sauvegarde à tout prix de la chèvre, du chou et de l’eau du ruisseau que la chèvre doit traverser pour manger le brocoli. Ou alors s’il a pris l’avion sachant pertinemment, en stratège consommé travesti en arbitre consensuel et un peu frileux, ce qu’il fait, et, surtout, dans quel but.
Quoi qu’il en soit, il y a été, à Doha, Michel Sleiman. Cerise sur le gâteau : son départ a été précédé et accompagné par un brouhaha d’une niaiserie épouvantable. Des jacasseries de concierges descendues en quadruple vitesse dans les escaliers, les uns faisant de ce voyage (contraint et forcé) une victoire personnelle, le triomphe du néo-arabisme, cet axe chiito-alaouite pourtant parasité par mille et une fritures ; les autres s’estimant obligés de défendre l’aller-retour Beyrouth-Doha-Beyrouth comme s’il s’agissait de la prunelle de leurs yeux ou d’un geste politico-politicien à l’ampleur (et aux conséquences) gigantesques. Sauf que les arroseurs arrosés et les espèces d’apprentis sorciers aux doigts brûlés sont légion de nos jours : c’est peut-être d’ailleurs une tendance qui prédominera en 2009, un trend que l’ensemble des pôles locaux devrait prendre en compte pour éviter quelque désagréable ou fatale surprise : Michel Sleiman, rentré hier à Beyrouth avant de repartir demain soir pour Koweït, n’a pas seulement fait acte de présence à Doha. Il y a créé l’événement – chez Molière, cela s’appelait un deus ex machina.
Ceux qui disent qu’il est normal que le chef de l’État n’ait commis, jusqu’à nouvel ordre, aucun faux pas simplement parce qu’il n’a rien fait ont effectivement beaucoup d’humour – et une myopie politique avancée (ceci dit, ce zéro faute a quelque chose d’un peu ennuyeux, de barbant même, mais ce n’est certainement pas cette fois que l’on pourrait se faire enfin plaisir et critiquer d’une manière ou d’une autre les actions et les prises de position du chef de l’État). Vendredi, à Doha, Michel Sleiman, mine de rien, sans avoir l’air d’y toucher, a donné, aussi acrobatique et consensuelle puisse-t-elle avoir paru, une sacrée leçon de politique, adressée autant à ses pairs arabes qu’à la totalité des Libanais.
Dans la capitale qatarie, et sous les yeux et les oreilles hébétés des leaders qui avaient fait le déplacement, le chef de l’État a désavoué de la plus polie et la plus cinglante des façons ceux-là mêmes, Bachar el-Assad et le cheikh al-Thani en tête, qui, quelques minutes à peine plus tôt, le félicitaient en silence pour la gifle politique assénée à des Abdallah d’Arabie saoudite et autres Moubarak d’Égypte, légitimement furibonds de voir leur homologue libanais balayer leur appel au boycottage de Doha d’un revers de cravate. Le désavœu de Sleiman est inattaquable et indiscutable : à peine le président syrien (suivi ensuite, avec un chouïa de nuance en plus) l’a-t-il déclarée morte et enterrée, à peine, en fait, l’a-t-il assassinée, que Michel Sleiman s’empresse de défendre, presque scientifiquement, l’initiative de paix arabe, d’inspiration saoudienne et adoptée à Beyrouth en l’an de grâce 2002, tout en martelant l’urgence de parvenir à cette unité panarabe dont tous les pays membres de la Ligue, visiblement, se foutent royalement.
Cette constance, cet acharnement à œuvrer pour l’unité ici et là-bas, entre Libanais d’abord et entre Arabes ensuite, pourraient très facilement rester lettre morte – voire se retrouver dynamités par/sur mille et une roquettes tirées du Liban-Sud, mille et un barils de pétrole, mille et une œillades des quatre coins du Golfe à l’unique intention de Barack Obama. Il n’empêche : en mettant carrément les pieds dans le plat, en s’emparant, ne fût-ce que dans la forme, que dans le verbe, du gouvernail de ce navire arabe littéralement transformé en Radeau de la Méduse, en réussissant, dans le fond, à satisfaire à la fois modérés et extrémistes, Michel Sleiman a frappé un grand coup. On dira ce que l’on voudra : c’est de la bien sympathique ouvrage (et un prélude extrêmement intéressant, très drôle même, à ce que sera la bataille électorale libanaise durant les quatre prochains mois).
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Elle commence relativement tôt la campagne électorale – on n’est jamais trop prévoyant. Et elle commence aussi bien fort – on n’est jamais trop prudent. D’autant qu’elle commence assez sournoisement – on n’est jamais trop coquet.
On sait très bien, grosso modo, comment voteront, le 7 juin prochain, dans leurs grandes majorités respectives, les sunnites, les chiites et les druzes. On ne sait par contre absolument pas dans quelle direction ira la plus grosse partie des bulletins des chrétiens ; c’est donc naturellement et mathématiquement à ce niveau-là, et uniquement là, que se jouera la bataille entre le 14 et le 8 Mars. Laquelle bataille, aussi confiant soit-on dans l’un ou l’autre des deux camps, s’annonce férocement incertaine – homérique certes, mais définitivement...