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Actualités - Opinion

La dignité, réalité ou mythe ?

Q’est-ce, en somme, la dignité ? La racine du mot vient du latin « dignus » : ce qui mérite l’estime et l’honneur, à quoi on a ou à qui l’on doit un certain respect. D’emblée me vient à l’esprit ce qu’écrivit André Gide dans son journal quelques semaines avant sa mort : « Noblesse, dignité, grandeur… Ces termes, j’ai crainte et presque honte à m’en servir, tant on abuse d’eux sans vergogne. Extorqués comme ils le sont aujourd’hui, on dirait presque des mots obscènes, voire avilis. » Pourquoi sommes-nous arrivés à ce désespoir ? Le matérialisme aurait-il primé sur l’humanité ? Peut-on laisser agir le mépris au moment où le monde vit de graves problèmes de surpopulation, d’amenuisement de ressources naturelles et une crise de l’environnement qui menace les fondements même de notre existence sur cette planète ? S’y ajoutent les conséquences sérieuses du marasme économique qui s’est déclenché après la récente crise financière. Ne s’agit-il pas d’une décadence des droits et des valeurs de la personne humaine ? Tel est le problème majeur auquel est confrontée notre époque. Dignité et droits vont de pair. Ce sont les droits de l’homme qui font de nous des êtres humains ; en eux s’incarnent les principes qui sont la pierre angulaire de la dignité humaine. En somme, droits et dignité sont deux termes indissociables qu’il faudrait réinventer de nos jours pour faire face au déséquilibre qui fragilise notre monde. Pourtant cette notion de dignité de l’homme, quoique authentique et confirmée par la Déclaration universelle de 1948, remonte à d’anciennes civilisations. Alors, pourquoi l’avons-nous négligée autant tout en sachant pertinemment que le fondement de l’humanité réside dans la dignité ? Naviguons un peu à travers les civilisations pour retracer le chemin laborieux de la dignité humaine. Longtemps, bien longtemps avant qu’on parle de christianisme et de catholicisme, l’Asie, au VIe-VIIe siècle avant J.-C., respirait au rythme de la culture bouddhique et du confuccio-taoïsme. L’on peut retenir à travers leurs écrits : Le sens de l’homme et son inaliénable dignité. Le respect de tout être humain, et en priorité du plus faible, du pauvre, de l’étranger. La compassion pour tous les êtres. La reconnaissance en chacun de la dignité du citoyen. L’exquise politesse qui s’ingénie à n’être d’aucun poids pour l’autre. La liberté, la fraternité, la fidélité dans l’amour. Le don aux autres jusqu’au sacrifice. L’honneur d’être un humain quelle que soit sa situation matérielle. L’espérance contre toute espérance qui nous fait vivre comme si rien ni personne n’était jamais définitivement perdu, comme si tout et tout le monde pouvait être sauvé. Force est de croire que la pensée est universelle, la dignité aussi. À la même époque, malgré les distances qui séparent l’Asie de l’Europe et de la Méditerranée et l’absence totale de communication entre ces deux cultures, il y avait une défense de l’homme, un souci d’assurer sa protection, un désir que justice existe, que le bon et le bien triomphent contre l’arbitraire et l’injustice. En effet, Platon et Aristote dès la fin du Ve siècle avant J.-C., puis les stoïciens proposent déjà une réflexion sur la vie bonne et la vie juste, sur la bonté, sur la vie heureuse dans la cité humaine. Les Latins seront plutôt des relais essentiels, en particulier un homme comme Cicéron. Mais le problème de la Grèce et de Rome réside dans leur non-universalité. En fait, la plupart des sujets grecs et romains, enfants, femmes, hommes non libres, métèques, affranchis…, tombent alors en dehors des droits pléniers réservés à une petite minorité. C’est la situation d’une discrimination. En outre, dans la genèse ancienne des droits humains et de la dignité, nous ne pouvons qu’insister sur la filière biblique et surtout chrétienne, bien entendu au sens où c’est le christianisme, devenu civilisation de l’Occident qui a véhiculé le message des deux Testaments au niveau à la fois des autorités politiques et de la masse des individus. Rappelons ici les principaux éléments : - L’Ancien Testament : L’homme, tout homme est créé à l’image de Dieu. Détruire l’image de l’homme, c’est détruire l’image de Dieu. Les dix commandements, avec le commandement central : tu ne tueras point, sont la charge éthique de la vie morale personnelle et sociale. Il y là, au moins dans le principe, l’idée que toute vie est sacrée. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Les prédications des prophètes bibliques ne cessent de rappeler l’exigence de justice pour les pauvres, les sans-voix et les sans-droits. Aux yeux de Dieu, ils sont même privilégiés. Jésus se situe dans cette lignée : il est plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille. L’idée de création, déjà évoquée, confère une dignité à l’homme d’autant plus que, dans la Bible, la terre créée lui est confiée. - Le Nouveau Testament : Jésus se présente comme continuateur des prophètes et prêche avec force la justice envers le prochain, insistant sur l’amour de ce prochain, comme les citations « Tendre la joue », « Aimez vos ennemis », reprises avec ironie de nos jours, mais d’une valeur infinie aux yeux de l’humain. Le Nouveau Testament introduit un coin dans la situation politique alors dominante qui consiste à sacraliser le pouvoir politique ou qui réside dans la tendance du pouvoir politique à se sacraliser lui-même, à se diviniser et à prétendre entrer dans le panthéon des dieux. Rappelons-nous cette phrase historique, qui ne cesse de faire couler beaucoup d’encre : « Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». L’obéissance aux autorités, oui ; l’adoration, non. En somme, les chrétiens expliquent la dignité de l’homme en se référant à sa liberté, qui est une notion fondamentale. La grande faiblesse du christianisme, chacun la connaît : la non-réalisation dans le droit justement, l’absence d’inscription de ses principes lumineux et même, à partir du deuxième millénaire après le Christ notamment, des atteintes extrêmement graves portées par les Églises chrétiennes aux droits de l’homme. Le réveil se fera au XVIe siècle, quand les théologiens espagnols, dont Vitara, alertés par les exactions inouïes contre les Indiens du Nouveau Monde, se rappelleront la leçon de l’Évangile, et admettront le fait que les Indiens sont aussi des hommes, créés à l’image de Dieu, membres de la famille humaine, et qu’ils bénéficient donc des droits naturels de l’homme, qu’ils ont droit à l’amour et à la justice dont parle le Christ. La dignité dans l’islam, et particulièrement le principe de droits de l’homme, est au cœur du Coran. L’islam en effet introduit une conception beaucoup plus vaste dans cette dignité appelée karama. Il ne s’agit pas d’un statut social, mais d’une essence attribuée à l’homme par Dieu dans Son projet de création. C’est un don de Dieu : une valeur absolue de l’homme concomitante à Sa création. « Et nous avons donné la dignité aux fils d’Adam » (Coran XVII). Cette dignité résulte du sens de cette création et elle inclut les aspects théologiques suivants : – Le vicariat de Dieu sur terre (Coran II 30). – La science des noms (Coran II 31). – Le Mithaq (Coran II 27 : le pacte pré-existentiel). – Le Pardon (Coran II 37 : Dieu agréa son repentir). – Amana le dépôt de la foi (Coran XXX 72). – La connaissance. – La liberté. La dignité humaine fonde ainsi les valeurs de la charité, de la tolérance et de la morale pratique dans l’islam (Ihsan). Elle est le plein exercice d’une responsabilité non limitée. À propos de la dignité, le Saint Coran stipule clairement : « Ô vous les croyants, que certains d’entre vous ne se moquent pas des autres. Ne vous calomniez pas les uns aux autres. Ne vous lancez pas des sobriquets injurieux. Ne dites pas de mal les uns aux autres » (49, 11-12). De plus, le Coran énonce clairement que la dignité de l’être humain doit constituer le principe essentiel de tous les systèmes sociaux, économiques et politiques : tout ce qui sacrifie cette dignité, y compris celle du corps, doit être banni sans conteste. L’imam Ali, le quatrième calife après le prophète Mohammad, enjoignit au gouverneur d’Égypte de régner avec clémence et tolérance sur touts ces sujets en ces termes : « Que la droiture soit le plus cher de tes trésors… Imprègne ton cœur de clémence, d’amour et de la beauté envers les sujets. Ne sois pas à leurs yeux un animal vorace qui verrait en eux la proie facile car ils se ressemblent doublement. Ils sont tes frères de religion et tes égaux devant le Créateur. » Saadi, le grand poète persan du XIIIe siècle, a également rendu un vibrant hommage aux valeurs de tolérance et d’égalité entre les peuples et les nations en ces termes : « Les fils d’Adam sont les membres les uns des autres et viennent de la même substance. Lorsque le monde inflige des souffrances à un membre, les autres membres en sont meurtris. Ceux d’entre vous qui sont indifférents aux souffrances d’autrui ne sont pas des hommes. » La portée du message de Mohammad n’a pas été suivie, comme dans toutes les religions. L’islam a connu des défaillances au niveau des droits de l’homme et de la dignité, et ce malgré certains écrits comme ceux du Sarasin Abdallah qui affirmait que le spectacle le plus digne d’admiration au monde ne serait que l’homme. Au total et à travers cet aperçu, certes non exhaustif, de la pensée ancienne de la dignité, nous posons aujourd’hui la question suivante : pourquoi rediscuter constamment des fondements de cette dernière et des droits humains ? Ne s’imposent-ils pas par eux-mêmes ? Ne vont-ils pas de soi ? La réponse est simple : justement, ils ne vont pas de soi et ils ne sont qu’apparemment bien fondés puisque tout le monde ne s’y reconnaît pas. Le premier problème réside en réalité dans la clarté sur les fondements et les fondations de la dignité et des droits humains. Sont-ils le produit des temps modernes, et en particulier des années-lumière, des réflexions des philosophes anglais John Locke ou du Français J.J. Rousseau ou encore d’Emmanuel Kant, et des Révolutions française et américaine, sans oublier la tradition du droit anglais dans le XVIIe siècle ? Ou bien, comme on l’a détaillé un peu plus haut, sont-ils le fruit d’une longue tradition et d’une longue généalogie, théorie appuyée fortement par des historiens comme Louis Dumont ? Professeur Joseph HADDAD Pédiatre
Q’est-ce, en somme, la dignité ?
La racine du mot vient du latin « dignus » : ce qui mérite l’estime et l’honneur, à quoi on a ou à qui l’on doit un certain respect.
D’emblée me vient à l’esprit ce qu’écrivit André Gide dans son journal quelques semaines avant sa mort : « Noblesse, dignité, grandeur… Ces termes, j’ai crainte et presque honte à m’en servir, tant on abuse d’eux sans vergogne. Extorqués comme ils le sont aujourd’hui, on dirait presque des mots obscènes, voire avilis. »
Pourquoi sommes-nous arrivés à ce désespoir ? Le matérialisme aurait-il primé sur l’humanité ? Peut-on laisser agir le mépris au moment où le monde vit de graves problèmes de surpopulation, d’amenuisement de ressources naturelles et une crise de l’environnement qui menace les fondements même de...