Quarante-huitième semaine de 2008.
L’Irlandaise est géniale.
Et au 1 386e jour, la secrétaire générale adjointe aux Affaires juridiques des Nations unies Patricia O’Brien a adressé son rapport à Ban Ki-moon. Un texte conclu par ces quelques mots qui ont dû suffire à donner quelques infinis et très intimes cauchemars à plusieurs hommes, politiques ou pas, d’ici et d’outre-Masnaa : Je suis persuadée que le démarrage du tribunal spécial enverra un signal très fort, celui de l’engagement du gouvernement libanais et des Nations unies à faire en sorte que soit mis un terme à l’impunité au Liban.
Le tribunal international chargé de faire toute la lumière sur l’assassinat de Rafic Hariri et de ses camarades (et sans doute, aussi, sur tous les attentats qui ont précédé et suivi celui du 14 février) entamera donc ses longues années de travaux le 1er mars 2009. C’est dans juste trois (petits) mois – un claquement de doigts que ces douze semaines, même s’il est vrai que tellement de choses, tellement de séismes peuvent arriver en trois mois… Surtout que quelques heures à peine avant le rapport O’Brien, Sleimane Frangié jouait aux Madame Soleil de supermarchés, s’inquiétant d’un attentat similaire à celui qui a coûté la vie à Rafic Hariri. Surtout que quelques jours à peine avant le rapport O’Brien la campagne de défense des quatre généraux reprenait de plus belle, entre Émile Lahoud live sur al-Manar le 22 novembre et Michel Aoun offrant le café à leurs épouses…
Mais peu importe : l’Irlandaise est géniale. Dans le sens où elle n’a pas insisté sur des termes certes fondamentaux mais tellement prostitués qu’ils ont fini de perdre le peu de crédibilité qui leur restait : vérité, justice, etc. Géniale dans le sens où elle a, noir sur blanc, évoqué un concept universel, bien sûr, mais tellement, terriblement libanais : l’impunité.
L’impunité est d’une vasteté… Il y a par exemple l’impunité de ceux qui ont commandité, planifié et exécuté l’assassinat de Rafic Hariri et qui pensaient que tout allait être bouclé au bout de trois jours de deuil et de condoléances. Il y a par exemple l’impunité de ceux qui, miliciens surarmés comme pour une guerre d’Afghanistan, décident d’assiéger et d’occuper les rues de Beyrouth et de terroriser ses habitants et qui, une fois l’accord de Doha signé, se contentent de faire comme si de rien n’était. Il y a par exemple ceux qui s’amusent à kidnapper deux soldats israéliens sans en référer à l’État et qui ramènent sans sourciller le Liban à l’âge de pierre. Il y a en somme l’impunité de ceux qui se sont mis au-dessus, par-delà la loi et qui, de cette marge putride et faisandée, regardent les autres, tous les autres, en ricanant. Il y a chaque jour, ici, mille et une preuves d’impunité.
Ce n’est naturellement pas parce que Patricia O’Brien est convaincue de l’engagement de Beyrouth et des Nations unies à faire en sorte qu’un terme soit mis à l’impunité au Liban que la Cour qui siégera dans la banlieue de La Haye réussira sa mission jusqu’au bout, qu’il n’y aura nécessairement plus d’attentats, qu’un nouveau modus operandi primera dans ce pays où plus rien n’a d’importance. Mais dans cet engagement, dans cette profession de foi, dans ce lumineux démarrage d’un tribunal à propos duquel au moins plus de la moitié des Libanais fantasme depuis presque quatre ans, il y a l’essence même de cette unique solution aux infinies métastases qui rongent ce pays-Prométhée. Parce que faire en sorte qu’un terme soit mis à l’impunité au Liban, ce doigt mis exactement sur la colossale plaie, ce n’est rien d’autre que commencer, et c’est déjà énorme, à essayer, ne serait-ce qu’essayer, de changer les mentalités.
Encore une fois, il n’y a pas de secret : rien, absolument rien ne réussira, ne fonctionnera, ne s’appliquera, aussi bonnes que soient les intentions, aussi farouches que soient les volontés, tant que le travail ne se fait pas à la base, au commencement, à la source – tant que la mentalité des Libanais (et des autres) ne s’altère pas. Dans le bon sens. Cette alchimie, utopique pour tellement de personnes, n’est pourtant pas infaisable. Elle a juste besoin de temps. Elle a juste besoin d’être enclenchée – et s’il n’y a que la coercition pour l’implanter, pour tenter d’y arriver, eh bien, tant pis.
Toutes proportions gardées, ce qu’a fait le ministre de l’Intérieur avec cette désormais fameuse ceinture de sécurité tient absolument de ce ressort. De cette œuvre au blanc sur les mentalités que son successeur, quel qu’il soit, se doit de poursuivre. Les Libanais ne sont pas obligés d’attendre de somptueux séismes au niveau de ces mentalités, à l’instar de ceux que le tribunal spécial pourrait éventuellement, idéalement provoquer, pour commencer à changer, à transformer, à évoluer. Tout est bon à prendre, tout ; la moindre évolution dans la façon de voir, de concevoir, de penser, de réfléchir et de faire, est bienvenue. À l’image de ce concept qui tombe sous le bon sens mais que le poujadisme (le refrain changements et réformes), le confessionnalisme ou cette obsession du consensuel ont fini de dynamiter : la méritocratie – dont Fouad Siniora, en écho, il est bon de le signaler, à Michel Sleiman, a vanté hier les bienfaits en évoquant ces arlésiennes de nominations administratives.
Mais rien n’empêche les Libanais de péter plus haut que leurs culs. Rien ne les empêche d’être ambitieux. Rien ne les empêche de rêver. Rien ne les empêche de voir plus loin, plus haut, plus fort. Rien ne les empêche de croire que leur pays peut évoluer – comme leurs mentalités. Rien ne les empêche de prendre Patricia O’Brien au mot. Rien ne les empêche de penser qu’en ce prochain 1er mars, ils vivront une de ces journées qu’il est difficile d’oublier. Une belle journée.
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L’Irlandaise est géniale.
Et au 1 386e jour, la secrétaire générale adjointe aux Affaires juridiques des Nations unies Patricia O’Brien a adressé son rapport à Ban Ki-moon. Un texte conclu par ces quelques mots qui ont dû suffire à donner quelques infinis et très intimes cauchemars à plusieurs hommes, politiques ou pas, d’ici et d’outre-Masnaa : Je suis persuadée que le démarrage du tribunal spécial enverra un signal très fort, celui de l’engagement du gouvernement libanais et des Nations unies à faire en sorte que soit mis un terme à l’impunité au Liban.
Le tribunal international chargé de faire toute la lumière sur l’assassinat de Rafic Hariri et de ses camarades (et sans doute, aussi, sur tous les attentats qui ont précédé et suivi celui du 14 février)...