Il y a surprise et surprise. Deux spécimens du genre, fort dissemblables par ailleurs, viennent de secouer le morne train-train d’une chronique libanaise faite de laborieuses tentatives de réconciliation aussitôt infirmées par des déclarations incendiaires, le tout sur fond d’épisodiques attentats à la bombe.
Dimanche dernier, on a vu Samir Geagea formuler de profondes, franches et totales excuses publiques pour tout le mal injustifié dont a pu se rendre coupable, durant la guerre, la milice des Forces libanaises. Ce n’était certes pas la première fois qu’un chef libanais se livrait à une courageuse autocritique. Nul cependant n’était allé aussi loin dans l’énoncé du regret : lequel, par son impressionnante clarté, traduisait aussi un renoncement on ne peut plus solennel aux cruelles pratiques des bêtes de guerre.
Cette initiative n’a pas été unanimement saluée, comme elle le méritait pourtant. D’aucuns n’y ont vu en effet que l’aveu tardif de crimes pour lesquels, d’ailleurs, Geagea a passé onze années au cachot ; pour d’autres, ce n’était là que sournois exercice de style en matière de propagande préélectorale. Le plus désolant toutefois, ce n’était pas cette fin de non-recevoir spontanément opposée à un geste aussi rare : c’est le refus obstiné de plus d’un chef politique de se mirer à son tour dans l’implacable miroir du passé. Qu’il s’agisse d’anciens chefs de milice promus aux plus grands honneurs ou d’ambitieux initiateurs d’aventures militaires aux résultats catastrophiques, il reste, dans les rangs des sceptiques, bien des fautes non encore reconnues, bien des mains attendant un bon coup de savonnette.
Sur un tout autre plan, il est décidément écrit que les Syriens, eux aussi, n’auront jamais fini de surprendre. D’intriguer, voire d’inquiéter. Preuve en est ce soudain déploiement de troupes à la frontière nord du Liban, survenant à un moment où la Syrie est engagée dans des pourparlers de paix avec Israël. De cette vaste opération, les autorités militaires libanaises ont été dûment informées, il est vrai ; la mesure viserait à éliminer la contrebande entre les deux pays, mais aussi à combattre d’autres infractions à la sécurité intérieure de la Syrie.
Il reste qu’on n’est pas plus avancé pour autant, même si l’éventualité d’une expédition en territoire libanais doit être écartée d’emblée. Car on voit mal le régime baassiste se livrer à de tels excès alors qu’il vient tout juste de se refaire une virginité internationale, avec la gracieuse contribution de la France de Nicolas Sarkozy. Et puis il n’y a heureusement pas cette fois, comme en 1976, l’alibi d’un quelconque appel à l’aide émanant du pouvoir libanais. Lequel alibi n’est, au demeurant, qu’une monumentale contre-vérité historique, la Syrie ne s’étant jamais fait prier en effet pour intervenir, par mille et un moyens, dès la toute première phase de la guerre, ce qui allait lui permettre de jouer longtemps au pyromane pompier. Pour mémoire, on citera la sinistre et pseudo-palestinienne organisation al-Saïqa, qui s’illustra autant par ses pillages organisés que par ses massacres de civils innocents.
On voit mal, par contre, la Syrie aligner une dizaine de milliers de soldats, prélevés sur ces unités d’élite, puissamment équipées, que sont les Forces spéciales, à seule fin d’intercepter les mulets chargés de jerricans de carburant, de cartouches de cigarettes ou de paquets de pain circulant à travers la frontière, trafic dont vivent littéralement les populations de ces régions traditionnellement déshéritées. De deux choses l’une dès lors : ou bien la Syrie s’inquiète sérieusement d’infiltrations d’éléments islamistes venus du Liban et financés par l’Arabie saoudite ; ou alors elle ne fait que tenir avec une trompeuse ostentation sa promesse de veiller à l’imperméabilité de la frontière.
Dans un cas de figure comme dans l’autre, la situation ne manque pas de piquant. Des années durant en effet c’est Damas qui a manipulé, au gré de ses intérêts, les groupes intégristes du Liban-Nord, dont les homologues étaient impitoyablement réprimés en Syrie même ; or tout a changé avec l’actuelle épreuve de force syro-saoudite et le régime baassiste fait peut-être figure désormais d’apprenti-sorcier. Quoi qu’il en soit, ce serait bien une des rarissimes fois où le mal proviendrait de ce côté-ci de la passoire : car c’est invariablement du côté syrien qu’affluent notoirement armes et combattants. Notre voisin de l’Est voudrait-il y mettre le holà qu’un seul homme, et non dix mille, y suffirait. Et il y pourvoirait d’un simple trait de plume.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il y a surprise et surprise. Deux spécimens du genre, fort dissemblables par ailleurs, viennent de secouer le morne train-train d’une chronique libanaise faite de laborieuses tentatives de réconciliation aussitôt infirmées par des déclarations incendiaires, le tout sur fond d’épisodiques attentats à la bombe.
Dimanche dernier, on a vu Samir Geagea formuler de profondes, franches et totales excuses publiques pour tout le mal injustifié dont a pu se rendre coupable, durant la guerre, la milice des Forces libanaises. Ce n’était certes pas la première fois qu’un chef libanais se livrait à une courageuse autocritique. Nul cependant n’était allé aussi loin dans l’énoncé du regret : lequel, par son impressionnante clarté, traduisait aussi un renoncement on ne peut plus solennel aux cruelles pratiques des bêtes...