Tilda ABOU RIZK
Le monde a fêté hier la Journée mondiale de la paix. Pendant 24 heures, les pays en conflits armés étaient appelés à baisser les armes dans un geste symbolique, que personne, bien sûr, n’a pris la peine de faire. Depuis longtemps d’ailleurs, les Journées mondiales ont cessé d’être autre chose qu’un objet de célébration routinière, marquées par un discours général du secrétaire général de l’ONU, par des conférences, éventuellement, des campagnes de sensibilisation…
La Journée mondiale de la paix est ainsi passée sans que le monde ne devienne meilleur, même l’espace de 24 heures. Mais l’idée reste attirante. Et si, au Liban, on instituait une Journée nationale de la paix ? Il ne s’agit pas bien sûr de distribuer des fleurs aux passants et de faire des discours pour chanter les louanges de la paix. Ce serait une journée symbolique, une sorte de trêve dans la succession de crises et de bras de fer que le Liban connaît depuis l’assassinat de Rafic Hariri et le départ des Syriens. En fait, depuis qu’une partie de Libanais a décidé qu’il est temps d’instituer un nouvel ordre national.
Pour la Journée nationale de la paix, les préoccupations et les intérêts politiciens seraient mis au placard. Pendant 24 heures, ce serait, une fois n’est pas coutume, le Libanais, avec ses soucis, ses craintes et ses souhaits, qui sera le centre d’intérêt. Ce jour-là, le gouvernement se réunira pour examiner et régler les problèmes auxquels la population est confrontée au quotidien et qui sont occultés pour des raisons hautement importantes en liaison avec « le partenariat au pouvoir », « les-menaces-de l’ennemi-israélien-contre-le-Liban » et « les-visées-syriennes-sur-le-pays ».
Comme la Journée de la paix coïncide avec la rentrée scolaire, il serait bien que le Conseil des ministres planche, pour une fois, sur la hausse des prix des livres et des fournitures scolaires, de la majoration des écolages, du niveau de l’éducation qui régresse à la vitesse de la lumière… pour ne citer que cela. L’ordre du jour serait bien sûr établi en fonction des revendications et des doléances des Libanais auxquels, ce jour-là, les médias audiovisuels et la presse ouvriront leurs plateaux, leurs studios et leurs colonnes.
Comme la Journée de la paix est également proche de la date à laquelle le gouvernement doit soumettre son budget pour l’exercice suivant, il serait tout aussi bien que celui-ci examine les moyens de combler son déficit budgétaire autrement qu’en puisant directement dans la poche, si facilement accessible, du contribuable. Ce jour-là, le gouvernement adopterait un mécanisme sérieux pour entreprendre un lifting radical de l’administration, qui lui économisera des centaines de millions de livres, lesquelles iront renflouer ses caisses, dans la perspective des échéances financières qui approchent. Il ferait aussi aux Libanais la surprise d’ouvrir par exemple le dossier des empiètements sur le domaine public maritime, une importante source de recettes pour le Trésor, mais soigneusement fermé depuis des années parce que de nombreux contrevenants sont des hommes au pouvoir ou font partie du groupe de ceux qui « connaissent quelqu’un qui connaît quelqu’un ».
Comme c’est la Journée de la paix, le président de la Chambre serait dans une bonne disposition d’esprit et ouvrirait grandes les portes du Parlement pour permettre aux députés d’entériner les décisions gouvernementales, sans que ces dernières ne se perdent dans les méandres des considérations politiciennes.
À Baabbda, l’ordre du jour de la conférence de dialogue serait légèrement modifié, mais la stratégie de défense resterait de mise. Pendant 24 heures, il ne sera pas question de voir comment prémunir le Liban contre « les-menaces-de-l’ennemi-israélien-qui-pèsent-sur-le-pays », mais de réfléchir sur les mesures qui permettront de limiter les dégâts si un tremblement de terre venait à se produire. Car il faut le reconnaître, pour le Liban, le danger tellurique est aussi réél que les menaces israéliennes, avec un même effet dévastateur bien qu’à une échelle variable. Comme l’État hébreu n’arrête pas depuis un certain temps de lancer des mises en garde contre le Liban, la nature n’a pas cessé non plus de nous envoyer des avertissements. Mais alors que l’un des deux dangers reste exclusivement le fait de l’homme et peut être ainsi écarté, pour peu qu’on veuille considérer des moyens de défense autres que belliqueux, le deuxième danger reste imprévisible.
En deux mots, comme en mille, instituons une Journée nationale de la paix, rien que pour pouvoir rêver.
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