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Actualités - Opinion

Impression Carnets Fifi ABOU DIB

Ce n’est pas que nous l’avons découvert. Il a toujours été là, dans ce paquet de photos délavées qu’il nous prend parfois d’exhumer sans raison, ou pour le seul plaisir de passer le temps à rebours, là où nous n’étions pas encore de ce monde. Cette moleskine bordeaux, dorée sur tranche, serrée par un élastique, fut le carnet de voyage de l’aïeul en ce début de XXe siècle où il fréquentait les villes d’eaux. La corpulence de mon grand-père, attestée par les clichés annexes, montrait bien qu’il comptait sur ces séjours expiatoires à Evian pour évacuer les confits de mouton et autres friandises barbares dont en bon Libanais il croyait abuser impunément. Aussi prenait-il les eaux une semaine l’an comme on terminerait un bon repas étalé sur plusieurs saisons ; et revenait débarrassé d’une frustrante satiété. Contrairement à ce que l’on pourrait en attendre, le carnet ne contient aucune impression de voyage. Ni description de villes ni récit de rencontres, mais de simples notules indiquant les heures d’embarquement et d’arrivée, les conditions de transport (couchette confortable, cabine spacieuse, train défaillant), le temps qu’il fait (il a plu deux jours puis retour du soleil). Quelques pages de comptabilité signalent l’acquisition d’objets (parapluie, canotier, carré de soie, souvenirs), le prix des consommations, le montant des pourboires. La littérature de la moleskine est si platement pratique, si dérisoire, qu’hors la grâce que confèrent la patine et le mystère de l’ancienneté elle en serait sans intérêt. Or, il passe de main en main ce carnet, et à chaque séance nous trouvons matière à commentaire tant sur son contenu que sur sa vacuité. L’eût-il deviné, mon grand-père aurait sans doute pris la peine d’en écrire davantage. Mais là n’était pas son intention. Ce carnet, il l’a tenu pour lui-même, pour servir de support à sa mémoire au moment où, réunissant ses proches, il leur conterait avec les mains et par le menu les grands moments de son séjour. Je n’ai jamais écrit de journal en voyage. Je n’en ai même jamais eu l’idée, mes séjours de vacances n’ayant rien d’une expédition anthropologique. Parfois je me dis pourtant qu’il serait amusant, si ces traces ont la chance d’être conservées, que mes arrière-petits-enfants retrouvent sous ma plume le goût des beignets de fleurs de courgettes, le frisson d’un parcours de nuit sous l’orage, le blues d’un chanteur de rue qui célèbre un « Jésus en chocolat ». Ce serait fait en trois lignes qu’ils retourneraient dans tous les sens à la recherche d’un double fond. Mais comment écrire à chaud ces moments délicieux où l’on a simplement vécu, et souhaité que le temps s’arrête parce que le silence était parfait, et parfaits le tracé de la baie et la couleur du ciel, et parfait le bleu de la mer. Comment décrire ce sentiment de sécurité, à la fois jubilatoire et honteux, que l’on retient en soi en retenant son souffle, et que l’on voudrait garder éternellement comme le seul luxe qui compte, quand on vient de là où l’on vient.
Ce n’est pas que nous l’avons découvert. Il a toujours été là, dans ce paquet de photos délavées qu’il nous prend parfois d’exhumer sans raison, ou pour le seul plaisir de passer le temps à rebours, là où nous n’étions pas encore de ce monde. Cette moleskine bordeaux, dorée sur tranche, serrée par un élastique, fut le carnet de voyage de l’aïeul en ce début de XXe siècle où il fréquentait les villes d’eaux. La corpulence de mon grand-père, attestée par les clichés annexes, montrait bien qu’il comptait sur ces séjours expiatoires à Evian pour évacuer les confits de mouton et autres friandises barbares dont en bon Libanais il croyait abuser impunément. Aussi prenait-il les eaux une semaine l’an comme on terminerait un bon repas étalé sur plusieurs saisons ; et revenait débarrassé d’une...