«Il faut que ce qui se dit dans nos tribunes exprime une opinion libre, réfléchie et courageuse, que ce qui s’imprime ne soit pas imprimé contre la conviction de celui qui écrit, pour de l’argent, par peur, pour plaire et par ordre. » Ces propos ne datent pas d’aujourd’hui. Mais ils sont d’une brûlante actualité. Ils sont tirés d’un éditorial de Michel Chiha, publié dans Le Jour en date du 3 février 1950. L’éditorial était intitulé « De la liberté ». La liberté, un thème récurent dans les articles de Michel Chiha… Dans ce même éditorial, il soulignait : « Le Liban a une vocation particulière pour la liberté. On peut dire qu’il est né d’elle et pour elle. » Dans une conférence qu’il avait donnée au Cénacle libanais le 17 décembre 1951, il affirmait dans ce même cadre : « L’avenir du Liban se subordonne fondamentalement à la liberté (…). Le Liban se détruira dans la mesure où il attentera à ses libertés ; il prospérera, au contraire, dans la mesure où il les rendra amples et efficaces. »
Si nous rapportons ces quelques lignes dans le contexte des dernières attaques lancées contre L’Orient-Le Jour, c’est pour, une fois de plus, mettre en relief à quel point les valeurs et les idéaux défendus par ce quotidien s’inscrivent scrupuleusement dans la continuité, dans le sillage des grands principes, des grandes causes nationales et existentielles qui ont constamment marqué pendant des décennies, depuis plus de 85 ans, les écrits des ténors de L’Orient et du Jour, et puis de L’Orient-Le Jour. Une étudiante en master à la faculté de sociologie (branche information et communication) de l’Université Saint-Joseph avait d’ailleurs préparé il y a près de trois ans son mémoire sur la ligne éditoriale de L’Orient, du Jour et de L’Orient-Le Jour. Il ressort de l’analyse de contenu effectuée dans ce mémoire qu’il existe effectivement une ligne conductrice commune dans les éditoriaux de ces trois quotidiens au niveau de quatre thèmes fondamentaux qui ne cessent de jalonner, depuis des décennies, l’histoire contemporaine du pays du Cèdre : les libertés publiques et les droits de l’homme ; l’indépendance et la souveraineté du Liban ; la cause palestinienne ; les relations avec la Syrie (dans le sens du rejet de toute tutelle ou tentation hégémonique).
Défendre à bon escient ces idéaux nécessite impérativement de ne pas se laisser intimider, de ne pas s’arrêter aux caprices, aux susceptibilités, aux calculs politiciens de tel ou tel leader, de tel ou tel parti, quel qu’il soit, quelle que soit son importance ou sa force. En d’autres termes, et pour reprendre Michel Chiha, ce qui s’écrit sur ce plan dans nos colonnes ne peut pas l’être « contre la conviction » de l’auteur, « pour de l’argent, par peur, pour plaire et par ordre ». Il s’agit donc là d’un principe indépendant de l’espace et du temps, qui transcende totalement la conjoncture du moment, les événements, les leaders ou les partis. Et c’est l’attachement ferme des journalistes à un tel principe, sans compromission ni complaisance, qui a permis, au fil des années, aux différents acteurs de la vie politique au Liban de bénéficier par le passé et de continuer à bénéficier aujourd’hui d’un large espace de liberté, d’une indéniable liberté d’expression.
Cela peut paraître quelque peu paradoxal, mais cela ne change en rien la réalité : si les leaders et les partis de ce pays, quels qu’ils soient et quelle que soit leur force du moment, désirent maintenir dans le temps leur totale liberté d’action, ils doivent admettre, ils doivent faire l’effort de comprendre qu’il est de leur propre intérêt de préserver, voire de défendre ardemment l’indépendance de la presse qui demeure l’un de leurs principaux tremplins vers l’opinion publique et vers leur clientèle politique. Cette liberté d’expression, cette autonomie dans le report des faits dans toutes leurs contradictions sont certes parfois agaçantes pour certains responsables et bousculent sans doute l’ego ou les susceptibilités de maints leaders. Mais ceux-ci doivent, auquel cas, se rappeler qu’ils ont bénéficié de la liberté de la presse lorsqu’ils n’étaient pas en position de force, qu’ils en profitent aujourd’hui à leur manière et qu’ils en titreront aussi profit demain lorsque le vent aura tourné.
« Ce pays est depuis toujours, il sera à jamais celui de la tolérance la plus vaste et du respect des légitimes libertés », écrivait aussi Michel Chiha le 30 mars 1947 dans un éditorial ayant pour titre « Appel aux intellectuels ». C’est effectivement ce qui fait la spécificité et la raison d’être du Liban dans ce monde arabe. Et c’est ce qui explique que nul n’a pu et ne parviendra jamais à remettre en cause ce capital inestimable dont jouit le Liban depuis des décennies et que tous les piliers de la presse libanaise, toutes tendances et sensibilités confondues, ont constamment défendu, corps et âme, dans les moments les plus durs de l’histoire du pays. Il s’agit là d’une constante historique du pays du Cèdre que rien ni personne ne parviendra à ébranler, même si cela doit parfois déplaire ponctuellement à l’un ou l’autre des acteurs politiques du moment.
Michel TOUMA
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