C’est tous les matins pareil. Au même carrefour, là où la circulation, pourtant fluide un kilomètre plus haut, s’étrangle subitement, vous pourrissant la journée dès la première heure ; il m’attend. La moustache fine, comme tracée au fusain, les lèvres qui avancent en cœur, lourdes et molles, l’œil qui baigne dans une eau rosâtre et le regard qui flotte faussement aguicheur, vraiment nonchalant… et le reste à l’avenant, les traits qui tombent et qu’un sourire de studio ramasse à grand-peine, la soixantaine replâtrée au fond de teint, le cheveu charbonneux, curieusement implanté en « M », la rouflaquette lustrée… – Hey ! toi ! – Qui ? Moi ?
Moi je n’ai rien demandé. Je voudrais seulement que ça bouge, arriver à l’heure, même à la libanaise (cinq minutes de grâce). Ce regard qui me braque me fatigue. M’agace. Me désole. Mais nous sommes tous deux immobiles, lui sur son mur, moi dans mon habitacle, face à face, fatalement, le chanteur de charme et la citoyenne pressée. Coup d’œil circulaire, et subitement je les vois tous : « les martyrs », délavés jusqu’à l’ozalid, « les artistes » en pimpantes quadrichromies, « les chefs » dont les portraits forment des strates, de nouvelles épreuves rafraîchissant les anciennes de temps en temps.
Trop de monde. Cette galerie en plein air – je dis bien « plein » –, est une atteinte à mon droit de ronger mon frein en paix dans les embouteillages. Les intéressés me sollicitent de leurs clones de papier. Ils se scannent dans ma rétine, se photocopient couleur sur mon pare-brise, ne me laissent aucune chance de les ignorer. C’est leur façon d’être partout ; morts ou vifs de ne jamais quitter la scène, ni ma mémoire qu’ils parasitent au passage. De fait j’avoue qu’au début il m’était difficile de distinguer les chanteuses les unes des autres. J’étais même persuadée qu’elles appartenaient à une ethnie particulière d’androïdes, au visage bizarrement sexué, lèvres boursouflées frappées d’une mouche, pommette slave, œil félin. À force j’ai appris. De temps en temps, je veux bien dire bonjour, mais c’est qu’elles s’incrustent dans mon paysage. Warhol avait prévu que chaque humain de l’espèce commune connaîtrait dans sa vie un quart d’heure de gloire. Un quart d’heure. Au-delà, on lasse.
C’est tous les matins pareil. Au même carrefour, là où la circulation, pourtant fluide un kilomètre plus haut, s’étrangle subitement, vous pourrissant la journée dès la première heure ; il m’attend. La moustache fine, comme tracée au fusain, les lèvres qui avancent en cœur, lourdes et molles, l’œil qui baigne dans une eau rosâtre et le regard qui flotte faussement aguicheur, vraiment nonchalant… et le reste à l’avenant, les traits qui tombent et qu’un sourire de studio ramasse à grand-peine, la soixantaine replâtrée au fond de teint, le cheveu charbonneux, curieusement implanté en « M », la rouflaquette lustrée… – Hey ! toi ! – Qui ? Moi ?
Moi je n’ai rien demandé. Je voudrais seulement que ça bouge, arriver à l’heure, même à la libanaise (cinq minutes de grâce). Ce regard qui me braque...
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