Fort heureusement, toutes ces merveilles de la technologie militaire n’en sont pas à sillonner en tout sens les cieux du Proche et du Moyen-Orient ; avant même d’avoir débarqué sur place, ces redoutables engins occupent déjà, pourtant, le centre de l’actualité.
Ce n’est pas la première fois que notre pays se retrouve directement impliqué, bien qu’à son corps défendant, dans ce qu’il est convenu d’appeler une crise des missiles. En 1981, l’envoyé américain d’ascendance libanaise Philip Habib réussissait à désamorcer une guerre syro-israélienne tenue pour imminente, après la décision de Damas de déployer des fusées sol-air dans la plaine de la Békaa. Ce n’était là qu’un demi-succès toutefois, puisque quelques mois plus tard, Israël envahissait le Liban, ce qui offrait à Habib une nouvelle occasion de démontrer ses talents de négociateur.
Depuis cette époque, et en termes d’activités militaires, l’espace aérien est pratiquement devenu une chasse gardée israélienne, si l’on excepte le bref épisode de 1990 où toutes les restrictions furent levées, comme par magie, face aux MiGs fondant sur le palais présidentiel de Baabda où s’était retranché le général Michel Aoun. Or c’est précisément ce vieux monopole qui peut désormais être remis en question, au Liban aussi bien qu’en Syrie. Non point que l’aviation syrienne se sente soudain pousser des ailes (et des serres !), elle qui s’est bien gardée d’intervenir tout au long des dernières décennies même quand ses postes de radar en territoire libanais étaient bombardés ; même quand Damas était secouée en pleine nuit par d’humiliants bangs supersoniques ; même quand étaient pulvérisées il y a quelques mois, des installations nucléaires présumées.
Ce qui pourrait plus sérieusement modifier la donne en revanche, c’est une défense antiaérienne ultramoderne, assez efficace pour contraindre à davantage de discernement, entre pertes et profits, une force aérienne israélienne trop imbue de son immunité et de son impunité. Le plus remarquable cependant dans le marché projeté de missiles russes à la Syrie, c’est le contexte régional et mondial dans lequel il a lieu. Car pour se prémunir contre une guerre chaude, toujours possible en dépit des pourparlers de paix indirects engagés sous les auspices de la Turquie, c’est dans la guerre froide que le régime de Damas vient de sauter à pieds joints. Passe encore en effet que la Syrie appelle à une association active de Moscou aux négociations d’Istanbul, de là où elle réclamait à cor et à cri un parrainage américain. C’est en proclamant bruyamment son soutien total au Kremlin dans l’affaire de Géorgie que le président Assad s’est clairement positionné dans l’épreuve de force planétaire qui, un quart de siècle après l’effondrement de l’Union soviétique, oppose à nouveau la Russie à l’Occident.
Propos intempestifs ou simple erreur de traduction ? Tant Moscou que Damas ont promptement démenti une déclaration de presse attribuée au président Assad et selon laquelle la Syrie serait disposée à abriter sur son propre territoire des rampes de fusées balistiques russes, pour faire pendant aux missiles déployés en Europe par les pays de l’OTAN. Le fait est que si le pouvoir baassiste est passé maître dans l’art de jouer sur plus d’un tableau, si le port de Tartous va même accueillir à nouveau la flotte de guerre russe, il est bien peu probable de voir la Syrie s’ériger en un nouveau Cuba.
Bien réelle, en revanche, est la vocation de centre de transit et de profondeur logistique que cultive Damas, pour ce qui est des approvisionnements du Hezbollah en matériel militaire. Et c’est sur ce point précis que le Liban, si l’on n’y prend garde, risque de se retrouver prisonnier de tout un écheveau de visées antagonistes, en marge de l’actuel débat sur les missiles. Il est parfaitement vrai ainsi qu’Israël, par ses survols quasi quotidiens, viole en permanence la souveraineté libanaise, et aussi les diverses résolutions de l’ONU. En ce faisant cependant, en perpétuant par ailleurs l’occupation des fermes de Chebaa, en menaçant de raser de fond en comble les infrastructures libanaises, l’ennemi ne fait objectivement qu’apporter de l’eau au moulin d’un Hezbollah qui, jusqu’à nouvel ordre, a réussi à s’adjuger le dernier mot en matière de stratégie de défense.
Inutile de se demander pourquoi ce n’est pas à l’État libanais et à ses forces régulières que quelque bienveillante puissance se déciderait à livrer ces précieux projectiles capables de faire tomber les avions comme des mouches. Un État n’a pas titre d’État, quand il recèle un État dans l’État. Et puis de quelle armée parle-t-on, quand le simple choix de son nouveau commandant se trouve régulièrement reporté de Conseil des ministres en Conseil des ministres, pour absence du fatidique consensus ?
Issa GORAIEB
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Ce n’est pas la première fois que notre pays se retrouve directement impliqué, bien qu’à son corps défendant, dans ce qu’il est convenu d’appeler une crise des missiles. En 1981, l’envoyé américain d’ascendance libanaise Philip Habib réussissait à désamorcer une guerre syro-israélienne tenue pour imminente, après la décision de Damas de déployer des fusées sol-air dans la plaine de la Békaa. Ce n’était là qu’un demi-succès toutefois, puisque quelques mois plus tard, Israël envahissait le Liban, ce qui offrait à Habib une nouvelle...