Le plus étrange dans le tissu urbain libanais, c’est qu’il est cousu de fil électrique. Je ne parle pas des quartiers neufs où les bidouilleurs n’ont pas encore eu le temps ni l’occasion d’exercer leur talent. Mais partout ailleurs, la fréquence des coupures a remodelé le paysage. Les immeubles sont ficelés les uns aux autres par un système de nerfs et de boyaux qui les apparente à des installations de Christo. Il arrive qu’en surveillant les aléas de la distribution électrique, on constate que celle-ci survient à des périodes différentes, d’une rive à l’autre de la même rue. Très vite, comme par osmose, des câbles perpendiculaires vont se tendre, permettant à chaque bord de profiter de la tranche horaire de l’autre.
Dès la première destruction du réseau dans les années 70 et l’apparition des premiers générateurs individuels, de minces tentacules avaient pointé d’étage en étage, permettant de partager avec les voisins une ou deux loupiotes. Ces engins, difficiles à domestiquer tant ils étaient bruyants et polluants, ont été rapidement abandonnés. Mais l’installation est restée, souvenir des temps solidaires où, walaw, c’était la moindre des choses, comme on vivait les uns chez les autres pour avoir moins peur. Et puis… sait-on jamais ?
Plus tard, à peine effacés les mauvais souvenirs, à peine était-on assuré que l’électricité était revenue pour tous et pour de bon, la dette publique a mangé les derniers kilowatts. Ce fut l’ère des groupes électrogènes de quartier. De nouveaux fils noirs ont zébré rues et façades, entortillés à leurs prédécesseurs. Ils longent le ciel en festons irréguliers, reprennent leur souffle sur les poteaux réglementaires qu’ils parasitent, comme le gui le chêne, de leurs paquets de nœuds.
À cet enchevêtrement sont venus s’ajouter les circuits du satellite analogique. Le principe est le même que pour le générateur collectif. Un opérateur acquiert un certain nombre de paraboles, sortes de méduses célestes qui pullulent sur les toits, gobant au hasard les ondes qui passent. Pour en bénéficier, les abonnés font les frais de quelques mètres de fil supplémentaires qui pendouillent à leur tour comme ils peuvent, d’étoile à étoile, de clocher à clocher, de fenêtre à fenêtre, et qui dansent.
On peut désormais établir une archéologie du fil électrique dans les rues de nos villes. Malin qui réussira à défaire ces écheveaux dont chaque brin raconte une guerre, une résurrection, une re-guerre, un petit arrangement entre riverains sur le dos de la bête. Hormis l’intérêt anthropologique que présentent ces viscères de plastique et de cuivre étalés au grand jour, ils sont surtout le signe de notre précarité, signe que nous ne tenons parfois qu’à un fil, et que ce fil est à la merci du premier qui le coupe. Enserrés dans ces toiles, pris dans ces tentacules, étranglés dans ces nœuds, nous nous croyons câblés. Nous ne sommes qu’accablés.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le plus étrange dans le tissu urbain libanais, c’est qu’il est cousu de fil électrique. Je ne parle pas des quartiers neufs où les bidouilleurs n’ont pas encore eu le temps ni l’occasion d’exercer leur talent. Mais partout ailleurs, la fréquence des coupures a remodelé le paysage. Les immeubles sont ficelés les uns aux autres par un système de nerfs et de boyaux qui les apparente à des installations de Christo. Il arrive qu’en surveillant les aléas de la distribution électrique, on constate que celle-ci survient à des périodes différentes, d’une rive à l’autre de la même rue. Très vite, comme par osmose, des câbles perpendiculaires vont se tendre, permettant à chaque bord de profiter de la tranche horaire de l’autre.
Dès la première destruction du réseau dans les années 70 et l’apparition des...