Un assourdissant dialogue de sourds à l’Assemblée, et puis une confiance aveugle octroyée en masse au nouveau gouvernement : souffrant d’aussi cruelles tares, notre chère démocratie en a oublié d’être muette.
Partout ailleurs, la violence des invectives, telles celles échangées ces derniers jours entre députés de bords rivaux, eut pu être signe de santé : une fois retombée la poussière des joutes oratoires, c’est une vie normale qui, dans la rue, reprend alors son cours. Cette chance ne nous est pas donnée, hélas. Malgré l’accord de Doha, malgré la laborieuse formation d’un gouvernement dit d’union nationale, malgré la mise en place non moins laborieuse d’un programme prétendument commun, le débat parlementaire clôturé hier a clairement révélé en effet cette triste réalité : c’est à un gouvernement au sein duquel règne la plus vive méfiance que vient d’être octroyée la confiance de l’Assemblée. Ce sont deux visions toujours antinomiques, plus que jamais inconciliables du Liban, que l’on a réunies, contraintes, en une même aire de coexistence à peine pacifique (et encore faut-il croiser les doigts), mais certes pas de coopération.
Particulièrement éloquente à ce propos est la décision de Hussein Husseini de se dessaisir de son mandat de député. Ce geste ne modifiera pas sensiblement, c’est vrai, la balance des forces au sein de l’Assemblée. Il ne risque pas non plus de faire école, à l’heure où les élus des deux camps se préoccupent surtout de conserver leurs sièges, à quelques mois des législatives du printemps prochain. Ce qui frappe, ce qui impressionne cependant dans la démission de celui qui fut chef du mouvement Amal puis président de l’Assemblée, ce sont ses motivations : ce Liban-là, où l’on se traite mutuellement de traître à la patrie, où l’on foule aux pieds la Constitution et les usages parlementaires, Husseini ne s’y reconnaît plus désormais. Il ne s’y retrouve plus, en homme de dialogue et de compromis qu’il fut toujours. En Libanais chiite cette fois, et même s’il ne l’a pas explicitement dit, le président Husseini, qui a proclamé tout haut son attachement à la ligne consensuelle de l’imam Sadr et du défunt cheikh Chamseddine, ne saurait évidemment souscrire à l’embrigadement idéologique et militaire effréné, de même qu’à l’exclusion des élites, dont est l’objet sa propre communauté.
Impuissants à s’entendre et se comprendre eux-mêmes, les Libanais sont-ils en mesure de régler leurs différends avec des pays tiers : et plus particulièrement avec un régime aussi implacable, aussi influent, aussi bien servi et secondé sur place que celui de Syrie ? La question se pose, à l’heure où le président Michel Sleiman entreprend une visite officielle de deux jours à Damas, au cours de laquelle seront débattues des questions aussi diverses et importantes que l’instauration de relations diplomatiques entre le Liban et la Syrie, la délimitation et le contrôle de la frontière, le sort du Conseil supérieur syro-libanais comme des accords de fraternité et de coopération et, last but not least, les centaines de citoyens libanais emmenés en captivité en Syrie.
Pour entamer ce long et délicat processus, le chef de l’État ne manque pas d’atouts. Chef-d’œuvre de réalisme et d’équilibre, son discours d’investiture a séduit l’opinion. Michel Sleiman se dit volontiers ami de Bachar el-Assad (un ami qui n’abuse pas toutefois d’appels téléphoniques, me confiait-il l’été dernier, soit au plus fort de la bataille de Nahr el-Bared, au cours d’un entretien impromptu dans son bureau de commandant de l’armée). Contrairement à ses prédécesseurs de l’ère de l’occupation, il n’en est pas l’obligé pour autant, même si le régime de Damas, après avoir longtemps bloqué l’élection présidentielle libanaise, a fini par autoriser celle-ci, ce qui lui valait d’ailleurs une inespérée, une fracassante réhabilitation française.
Reste à démontrer – c’est pratiquement ce même pari qu’a fait la France de Nicolas Sarkozy – qu’il est possible d’obtenir ce qu’il faut de la Syrie pour peu que l’on sache s’y prendre, comme l’assurait récemment le président Sleiman. Toute promesse est naturellement la bienvenue, qu’il s’agisse de l’échange d’ambassades ou des séquestrés de Mazzé. Mais aucun progrès réel n’aura été accompli si la Syrie baassiste qui a fait violence au Liban, qui a longtemps pillé le Liban, qui lui a fait supporter seul le poids des guerres pour en venir, seule à son tour, à négocier la paix avec Israël, ne renonce pas une fois pour toutes à pareil comportement.
Avant même que dans les faits, c’est dans les cœurs et les têtes que doit s’opérer le changement.
Issa GORAIEB
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Partout ailleurs, la violence des invectives, telles celles échangées ces derniers jours entre députés de bords rivaux, eut pu être signe de santé : une fois retombée la poussière des joutes oratoires, c’est une vie normale qui, dans la rue, reprend alors son cours. Cette chance ne nous est pas donnée, hélas. Malgré l’accord de Doha, malgré la laborieuse formation d’un gouvernement dit d’union nationale, malgré la mise en place non moins laborieuse d’un programme prétendument commun, le débat parlementaire clôturé hier a clairement révélé en effet cette triste réalité : c’est à un...