«?Les dieux ont donné aux hommes non la vérité mais l’erreur?»
(Théodicée Babylonienne, IIIe millénaire avant J-C )
«Un monde, un rêve », le bonheur, tel était le thème du magnifique spectacle dont la cérémonie inaugurale des Jeux olympiques de Pékin nous a enivrés. Les esprits les plus grincheux ne peuvent pas nier la somptuosité des images, la magnificence des tableaux, l’exquise délicatesse et l’ingénieuse rétrospective de la civilisation chinoise qu’il nous a été donné de contempler en ce 08/08/08, chiffre porte-bonheur selon la symbolique de la culture des Han.
Tout était d’une grâce absolue, sans fausse note. La culture chinoise a non seulement fait partager son raffinement extrême, plurimillénaire, mais elle a également transmis un message qui s’intègre parfaitement dans un monde contemporain dominé par le « holisme », c’est-à-dire par une idéologie globalisante qui règne sur le monde sous plusieurs appellations : New Age, Ere du Verseau, Eco-holisme, etc. Le spectacle transmis à partir du stade olympique de Pékin était une immense leçon de philosophie taoïste. L’essentiel de l’enseignement consigné dans les livres de la Voie (Tao) a servi de trame aux magnifiques images que nous avons contemplées. Ces images, organisées en deux plans, se chevauchaient, se croisaient, se séparaient, se retrouvaient, avec une gestuelle d’une douceur enivrante et irréelle à la fois. « Un monde, un rêve », peut-être, mais deux registres distincts de lecture des images retransmises par les télévisions du monde, celui du rêve et celui de la réalité.
Registre du rêve :
un vol de libellules
Les danseurs-peintres, l’œuf cosmique, les multitudes gracieusement ordonnées, les couleurs magiques, les voix d’enfants, les jeux de lumières, les bouquets des feux d’artifice, tout laissait croire que le véritable metteur en scène était soit Merlin l’Enchanteur soit le Père Noël en personne. Mais dans le monde de Merlin ou du Père Noël, on ne connaît pas le Tao et sa version moderne occidentale, l’éco-taoïsme. Le Tao enseigne la plénitude du vide, paradoxe qu’illustre la figure bien connue du yin et du yang. Il considère la civilisation comme décadence et privilégie une forme d’ascèse où l’ignorance prend le pas sur la connaissance. Son trait le plus caractéristique est le culte de l’immortalité, qu’illustre le thème de la « marche mystique sur les nuages » ainsi que de multiples mythes qu’on trouve consignés dans les œuvres classiques comme le Zuangzi ou le Dao De Jing. Le Tao considère l’individu comme une parcelle d’un tout et non comme une entité ayant valeur en elle-même. Mais le Tao enseigne curieusement le laisser-faire, le wu-wei. Cependant, ce laisser-faire paradoxal doit mener l’homme à se détacher des choses de ce monde en étant plus passif, donc relativement plus docile. On comprend alors que les maîtres de l’Empire Céleste, depuis les Tang jusqu’aux Ming, aient privilégié cette idéologie plutôt que ses rivales, comme le bouddhisme ou le confucianisme, qui demeurent mieux ancrées dans la réalité.
À Pékin, nous avons vu le gigantesque œuf du monde autour duquel des hommes retenus par des fils marchent comme sur des nuages. L’image de ces marcheurs du ciel faisait penser à un vol de libellules dans une nuit d’été. «?Un monde, un rêve », une pensée unique, un seul but, une fusion avec le cosmos et la nature ? Peut-être, mais le spectacle était époustouflant.
Registre de la réalité :
« la planète émiettée »
Sur le registre du réel, nous vîmes défiler les délégations de 204 États différents alors qu’en 1945 il existait une cinquantaine de pays tout au plus. À l’unité d’un monde rêvé, presque irréel, s’opposait à Pékin le concret d’une humanité qui n’a jamais été aussi morcelée en fragments collectifs. Et dire que cette fragmentation se déroule sur un fond culturel de globalisation et de holisme où le concept de personne ne renvoie plus à un sujet autonome, un Tout-Singulier qui est « un partout et tout entier en chaque endroit », comme le disait Pascal. L’homme est à peine perçu comme émanation d’une collectivité quand il n’est pas vu comme étincelle de l’univers. Cette fragmentation serait le symptôme par excellence, non de la recherche d’une liberté accrue, mais d’une quête d’identité conçue comme essence intemporelle d’une collectivité. Pour dire cet état de choses, François Thual parle de la
« planète émiettée » et exprime la crainte, non d’une retribalisation de l’humanité, mais d’un « ré-ensauvegement de l’homme ».
À l’invitation de la XXIXe Olympiade de Pékin de participer au bonheur d’un rêve grandiose, celui d’un monde au sein duquel l’homme pourrait s’enivrer du vide cosmique et marcher en l’air, répond ce quatrain de Simonide, un poète élégiaque du VIe siècle avant J-C, originaire de cette merveilleuse Grèce qui a inventé les Jeux olympiques :
Demain n’y compte pas. Ce frêle bonheur d’homme
N’espère pas qu’il dure en ce monde agité,
Car tout passe, tout fuit, tout nous échappe comme
Un vol de libellules au fond d’un soir d’été.
Pr Antoine COURBAN
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats