Ce pays m’aura appris le romantisme. Mystérieuse confidence d’un diplomate. Le romantisme ? Ce mal désuet d’une Europe en son temps informe et fragile, en mal de repères, prête à mourir pour mille vétilles, pour un chagrin d’amour ou d’amour-propre, pour un coucher de soleil, un fleuve qui s’écoule, un bonheur trop furtif ; ce mal est-il le nôtre ?
On ne compte pas dans la montagne libanaise le nombre d’Ernest, d’Alphonse ou de René. C’est que leurs aïeux ont connu Renan, Lamartine et Chateaubriand ; vertu de la transmission des noms propres. Cela n’en fait pas moins des Libanais de base : Chatouilleux de l’orgueil, sensibles de la gâchette, idolâtres du zaïm, abjects sur les routes, c’est là leurs moindres défauts, pourvu qu’il ne leur prenne pas de jouer les architectes ! Dans ce domaine, un baroque échevelé leur fait ériger des pièces montées adornées d’une débauche de chantilly plâtreuse. Il faut que la façade au moins fasse « riche » pour masquer les défauts de structure. Le budget de cette esthétique douteuse est toujours rogné sur le confort. Car le Libanais est habité par un vieux complexe : seule la pauvreté lui est un taboue. Dès lors il vit dans le paraître et emploie tout son panache à camoufler son état, dusse-t-il se mettre en délicatesse avec la loi. Dans mon collège catholique, on appelait « honteuses » les familles à fins de mois difficiles qui attendaient nos présents pour Noël. Honteuses ! Mais de quel crime ? Ou est-ce de n’avoir su commettre le bon ?
Un peuple de fiers, disais-je. Terre-à-terre. Et c’est seulement de la terre qu’il saigne. Malheur à celui qui s’en prend à son pré carré. C’est alors qu’il élève ses fanions et qu’il fourbit ses armes, et que son langage fleurit en métaphores ; alors qu’il devient poète et qu’il est prêt à mourir en beauté. J’ai connu des romantiques libanais. Ils pleuraient sous la lune, en écoutant Feyrouz. Feyrouz a l’art de chanter les temps révolus comme des terres englouties, et le regret de paradis inconnus de ceux-même qui y vécurent. On a beau s’appeler Alphonse, on ne fait pas dans la dentelle amoureuse. On n’est pas chochotte. Quand on évoque les jolies filles, on se cantonne au registre de la séduction. Mais quand il s’agit de la terre, tous les frissons sont permis. On a le romantisme tribal.
Quand le Libanais n’est pas terre-à-terre, il est ciel-à-ciel. On ne compte plus le nombre de saints inscrits à ce mouchoir de poche. Dieu a partout son mot à dire. Sur les murs mitoyens comme sur les élections, la résistance contre Israël comme la nationalité des enfants. Dieu dans la justice et Dieu dans l’alcôve, Dieu dans la cour et Dieu au jardin, Dieu avec nous, Dieu entre nous, Dieu contre nous…
Entre ce trop de terre et ce surplus de ciel, je me demande, Cher Excellence, où vous avez appris le romantisme. Les diplomates vont-ils dans ces limbes qui nous tourmentent, ni ici ni ailleurs, où nous cherchons une place sans jamais la trouver ?
Fifi ABOU DIB
Ce pays m’aura appris le romantisme. Mystérieuse confidence d’un diplomate. Le romantisme ? Ce mal désuet d’une Europe en son temps informe et fragile, en mal de repères, prête à mourir pour mille vétilles, pour un chagrin d’amour ou d’amour-propre, pour un coucher de soleil, un fleuve qui s’écoule, un bonheur trop furtif ; ce mal est-il le nôtre ?
On ne compte pas dans la montagne libanaise le nombre d’Ernest, d’Alphonse ou de René. C’est que leurs aïeux ont connu Renan, Lamartine et Chateaubriand ; vertu de la transmission des noms propres. Cela n’en fait pas moins des Libanais de base : Chatouilleux de l’orgueil, sensibles de la gâchette, idolâtres du zaïm, abjects sur les routes, c’est là leurs moindres défauts, pourvu qu’il ne leur prenne pas de jouer les architectes ! Dans ce domaine, un...
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