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Actualités - Analyse

Analyse Une république dans le congélateur

Plus de deux mois se sont écoulés depuis la signature de l’accord de Doha. Celui-ci avait permis la levée immédiate du sit-in de l’opposition dans le centre-ville de la capitale et l’élection rapide d’un président de la République. Nombreux, à l’intérieur comme à l’extérieur, en déduisirent que le processus de régénérescence des institutions de l’État était désormais enclenché après des mois d’impasse. La formation d’un gouvernement dit d’« union nationale » nécessita, elle, bien plus de sueur et de temps. On s’offusqua des petits marchandages qui eurent raison des grands principes. C’est oublier que, tant dans son esprit que dans sa lettre, l’accord de Doha ne faisait, au nom du principe sacro-saint du consensus, que consacrer cette pratique au détriment de la Constitution et du système politique libanais. Le monstre a vu le jour. Certes, on se félicita de ce qu’il fit la part belle en son sein aux chrétiens, tant de la majorité que de l’opposition, et ce pour la première fois depuis bientôt une vingtaine d’années. Comment pouvait-il en être autrement du moment que sunnites et chiites s’étaient mutuellement neutralisés et que le glacis qui en résulta les contraignit tous deux à céder du terrain aux seuls qui détenaient désormais le pouvoir de faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre, c’est-à-dire leurs alliés chrétiens respectifs. C’est ainsi que l’on vit le Hezbollah s’effacer devant les appétits du général Michel Aoun et le Courant du futur se dévêtir lui-même pour habiller FL et consorts. Mais un monstre est un monstre. Sans vouloir le moins du monde sous-estimer ou mettre en doute les qualités individuelles de certains ministres, le gouvernement mis sur pied est monstrueux d’abord du fait même de sa composition et il le sera encore davantage lorsqu’il aura adopté la déclaration ministérielle qu’on est en train de lui concocter. Là aussi, le marchandage est de rigueur. Il n’est certes plus question de répartir des portefeuilles et des strapontins, mais de placer des mots les uns à côté des autres. Ou les retrancher. Les uns tiennent par exemple à introduire une phrase de ce type : « Le gouvernement soutient et encourage l’action de la Résistance au Liban-Sud. » Les autres n’en veulent pas du tout et préfèrent la formulation suivante : « Le gouvernement détient le monopole des armes et celui de déclarer la guerre et la paix. » Comme il n’est pas possible de satisfaire tout le monde en accolant ces deux phrases l’une à la suite de l’autre, il faudra ou bien choisir l’une des deux – ce qui signifierait qu’un camp aurait pris le dessus sur l’autre – ou bien négocier âprement pour arracher un mot par-ci, un autre par-là. Avec le résultat que l’on imagine : forcément monstrueux. On pourrait bien sûr multiplier les exemples, explorer tous les domaines, on aboutirait à l’unique constat : sous l’appellation fallacieuse d’union nationale, c’est la paralysie nationale qui est au cœur même du projet gouvernemental. Est-ce ainsi que l’on pourra régénérer les institutions de l’État ? On dira ce qu’on voudra de l’accord de Doha, sauf que c’est un … accord. Ce n’est même pas un mauvais accord. C’est une fumisterie sans équivalent dans l’histoire du pays. Tout au plus une sorte d’arrangement en trompe-l’œil entre deux adversaires épuisés et à bout de ressources et destiné à donner le change à une opinion passablement désabusée et prête à tout avaler pourvu qu’on lui sauve son été. Tout comme il y aura une autre fumisterie, celle par laquelle on cherchera à donner l’impression d’un pays uni accueillant avec faste des ex-détenus dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne font pas l’unanimité autour de leurs hauts faits d’armes. À l’heure où les crises s’aggravent, où la déliquescence gagne tous les secteurs, c’est avec de tels faux-semblants que l’on s’apprête à gouverner le pays durant les prochains mois. Dans ce plaisant tableau, une seule échéance potentiellement porteuse de changement se laisse entrevoir à l’horizon : ce sont les élections législatives du printemps prochain. Jamais un scrutin n’eut d’enjeu aussi immense. Au-delà des hommes et de ce qu’ils représentent, de ce que l’on peut reprocher à la classe politique dans son ensemble et des griefs que l’on peut légitimement avoir au sujet du mode de scrutin et du découpage des circonscriptions, le Liban jouera véritablement son avenir dans ces élections-là. Une grande partie de l’électorat n’en aura probablement pas conscience. Elle se comportera comme elle l’a toujours fait, les uns votant pour untel « parce qu’il nous rend des services et vient à nos enterrements », les autres boudant les urnes parce que « tous les hommes politiques sont pareils » et les troisièmes se laissant conduire massivement aux bureaux de vote sans se poser trop de questions. Pourtant, les prochaines législatives seront doublement décisives : pour sortir le pays de la période de léthargie dans laquelle il est entré depuis l’accord de Doha et pour définir l’orientation politique et même philosophique qu’il prendra, peut-être de façon durable, pour ne pas dire définitive. À condition bien sûr que l’on n’en fasse pas une nouvelle fumisterie. Élie FAYAD
Plus de deux mois se sont écoulés depuis la signature de l’accord de Doha. Celui-ci avait permis la levée immédiate du sit-in de l’opposition dans le centre-ville de la capitale et l’élection rapide d’un président de la République. Nombreux, à l’intérieur comme à l’extérieur, en déduisirent que le processus de régénérescence des institutions de l’État était désormais enclenché après des mois d’impasse.
La formation d’un gouvernement dit d’« union nationale » nécessita, elle, bien plus de sueur et de temps. On s’offusqua des petits marchandages qui eurent raison des grands principes. C’est oublier que, tant dans son esprit que dans sa lettre, l’accord de Doha ne faisait, au nom du principe sacro-saint du consensus, que consacrer cette pratique au détriment de la Constitution et du...