Vingt-neuvième semaine de 2008.
Bien sûr que le retour à la maison des prisonniers en Israël est une belle chose – même si parmi eux, certains ne méritaient aucunement les honneurs qui leur ont été faits. Bien sûr que la joie, que l’unité nationale (la vraie, pas cette rustine qui habille le cabinet Siniora) ne seront complètes que lorsque les prisonniers en Syrie seront libérés. Bien sûr que la promiscuité Joumblatt-Fneich sous le soleil de la Montagne rassure – que ceux qui fantasment et parient sur une terreur alimentée constamment par la géographie (l’hinterland hezbollahi est aux frontières de l’espace druze…) et qui pousserait le chef du PSP à virer, abdiquer ou tendre l’autre joue revoient leurs copies : Samir Kantar, aussi absconses que peuvent être ses élucubrations, est… druze. Soit. Mais il n’en reste pas moins que cet échange de prisonniers est une fumisterie.
Parce que, indépendamment de tout, cette opération, dans sa forme mais aussi, c’est obligé, c’est mathématique, dans son fond, est une nouvelle gifle assénée, avec le sourire, à l’État. Et à toute cette République qui s’est obligeamment déplacée sur le tarmac de l’aéroport Rafic Hariri. Une gifle énorme, même si les joues ne sont plus qu’érythèmes à vif tellement elles ont été souffletées, humiliées : cet échange presque claudelien confirme que l’État libanais est une absolue, une idéale tête à claques. Ce troc, parce qu’il ne s’est justement pas fait d’État à État, légitimise, a posteriori, l’inadmissible, la létale, la stupide initiative du Hezb : le rapt des deux soldats en juillet 2006, et toutes les conséquences que l’on connaît ; toutes ces conséquences dont les Libanais, du Nord au Sud, (sup)porteront encore longtemps les stigmates. Ce troc légitimise les armes du Hezb – même s’il n’y a plus rien à échanger, que les geôles israéliennes sont (heureusement) vides ; il conforte le parti de Hassan Nasrallah dans ses certitudes sclérosées, à commencer par l’immutabilité de ses privilèges, qu’il peut continuer à exercer à gogo contre l’extérieur et contre l’intérieur. Et ce troc est intervenu à quelques heures du démarrage de la rédaction de cette fameuse déclaration ministérielle – à tout malheur quelque chose de bon ?
Comme très souvent, si on prend la peine de lire entre ses lignes, Walid Joumblatt a raison : « La résistance n’est pas incompatible avec les principes d’État, de Taëf, de souveraineté et d’indépendance. » Encore une fois : bien sûr. À la simple mais incontournable condition que cette résistance soit exclusivement assurée par l’État, par ses institutions, par son autorité. En plein hémicycle, Michel Sleiman avait posé les premiers jalons de cet urgent, de ce vital processus de ré-invention, pudiquement, gentiment appelé stratégie de défense. Ré-invention de l’identité du Liban, de la nature du Liban, de sa prise en main de son propre destin, de sa culture surtout, de son être-au-monde : « Le Liban est sur le point de retrouver son rôle régional et international », a prédit hier, courageux, le chef de l’État. À cette déclaration ministérielle donc, celle du premier véritable gouvernement (stupidement) dit d’union nationale, d’enclencher, sur stimuli présidentiels, ce processus. À ce texte qui pourrait, pour une fois, être fondateur, d’évoquer donc le plus clairement possible le sort du privilège cancérigène du Hezb : ses armes – lesquelles armes pèsent sans aucun doute, il serait bien naïf de l’occulter, ne serait-ce que psychologiquement, sur la rédaction du texte. À moins que l’on ne privilégie encore une fois la facilité, à moins que toutes les parties ne se mettent d’accord pour laisser au dialogue national que Michel Sleiman est dans l’obligation de relancer dans les prochains jours le soin de plancher sur cette question. Sur cet hypernœud duquel dépend l’avenir du Liban.
Surtout qu’au-delà de la stratégie de défense, au-delà des armes, au-delà de la feuille de route des ayatollahs de Téhéran, c’est toute la notion de résistance qu’il faut recréer. Ré-assimiler. Ré-apprendre aux Libanais. Qu’il faut institutionnaliser. On ne résiste pas pour d’autres, même pour les plus opprimés. On ne résiste pas pour méditerranéiser l’Iran. On ne résiste pas pour rayer l’entité sioniste de la carte du monde.
On ne résiste pas au Liban contre les États-Unis. On ne résiste pas au service d’un régime : les Assad. On ne résiste pas pour prendre une soit-disant revanche sur 1 400 ans d’histoire. On ne résiste pas pour la beauté de la geste martyrologe.
La réécriture de cette résistance est fondamentale. La résistance sera diplomatique. La résistance sera culturelle. La résistance sera économique et financière. La résistance sera touristique. La résistance sera éducative. La résistance sera humaniste. Il en va de la survie du Liban : il faut que tout ce pays entre en résistance. On ne peut pas en même temps, ou alternativement, être Gaza et/puis Ibiza, Hanoï et/puis Hong-Kong, Einstein et/puis Frankenstein. Il faut bâtir un nouveau langage. La résistance sera désarmée. Ou ne sera plus.
Ziyad MAKHOUL
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Bien sûr que le retour à la maison des prisonniers en Israël est une belle chose – même si parmi eux, certains ne méritaient aucunement les honneurs qui leur ont été faits. Bien sûr que la joie, que l’unité nationale (la vraie, pas cette rustine qui habille le cabinet Siniora) ne seront complètes que lorsque les prisonniers en Syrie seront libérés. Bien sûr que la promiscuité Joumblatt-Fneich sous le soleil de la Montagne rassure – que ceux qui fantasment et parient sur une terreur alimentée constamment par la géographie (l’hinterland hezbollahi est aux frontières de l’espace druze…) et qui pousserait le chef du PSP à virer, abdiquer ou tendre l’autre joue revoient leurs copies : Samir Kantar, aussi absconses que peuvent être ses élucubrations, est… druze. Soit. Mais...