Un palais présidentiel enfin dépoussiéré, propre comme un sou neuf, bruissant de mille activités, ne désemplissant pas un seul moment de visiteurs, tant locaux qu’étrangers ; un Parlement émergeant d’une longue et insensée séquestration ; autre otage rendu à la liberté, un Sérail appelé à abriter ce gouvernement d’union nationale dont la gestation a tant fait couler de salive, d’encre et de sang aussi, hélas ; et grosse cerise sur le gâteau, une saison touristique à tout casser. Que pourrait demander de plus le peuple ?
Ce qu’il demande de plus, le peuple, c’est une garantie de normalité et de stabilité que seules les institutions procureraient désormais, sans qu’il soit encore nécessaire de rameuter la planète entière pour faire se retrouver les Libanais. Ce que demande le peuple, c’est que l’on rende sans la moindre discussion ses droits à la légalité constitutionnelle, sans pour autant, bien sûr, que soit remise en cause cette liberté de manœuvre politique, ou plutôt de chicanerie politicienne, si ancrée dans nos mœurs.
Le gâteau étatique, on va dans les prochains jours s’en disputer âprement les tranches les plus épaisses et les plus juteuses : normal. Entre portefeuilles de souveraineté et ceux dits à juste titre de services, ce sont les seconds qui promettent d’avoir la cote, cette fois : au diable le prestige en effet, à quelques mois des législatives, la Santé ou les Travaux publics permettent d’embrigader bien plus d’électeurs reconnaissants que les Affaires étrangères. Ainsi va – ainsi est toujours allée – la République. Mais du moins y avait-il, en des temps plus heureux, des garde-fous, un mode d’emploi, une règle du jeu à laquelle on se soumettait bon gré mal gré en attendant qu’ait tourné la roue de la fortune.
Un des effets les plus néfastes de l’occupation syrienne aura été la disparition de ces normes démocratiques de base, remplacées qu’elles étaient par l’arbitrage souverain de Damas. La libération venue, ce sont les plus bizarres des innovations qui ont envahi le vocabulaire politique libanais et puis ensuite la rue : décrétée factice et fictive ( la paternité de la formule revient d’autorité au régime syrien ), la majorité s’est vu dénier ses prérogatives et privilèges naturels de majorité élue ; et – suprême injure – c’est le droit à l’expression démocratique que l’on a invoqué pour squatter le centre-ville de la capitale, pour attenter au bien-être et au gagne-pain des citoyens.
L’accord de Doha était tout chaud encore que des énormités de la même veine ont continué d’être débitées en chœur dans les rangs de l’opposition, avant qu’eut fini par prévaloir – mais dans quelles limites, et jusqu’à quand ? – un salutaire sursaut de raison. Car on a le droit le plus absolu de déplorer le retour au pouvoir de Fouad Siniora, désigné au poste de Premier ministre par une nette majorité parlementaire, chargé par le chef de l’État de former le nouveau gouvernement, comme la Constitution lui en fait obligation. Cette désignation, on peut en contester l’opportunité mais en aucun cas la parfaite régularité. Et on ne peut y voir un défi lancé à une partie du pays sans défier soi-même, en ce faisant, tous les Libanais – et ils constituent la majorité, jusqu’à preuve électorale du contraire – qui voient au contraire en Siniora l’homme qui a tenu tête avec courage et ténacité à une féroce tentative de restauration de la tutelle étrangère.
Mais surtout, le bon sens le plus élémentaire – et la décence aussi – commandent que l’on ne crache pas dans la soupe que l’on se propose néanmoins de consommer. On ne dénigre pas un chef de gouvernement, dans le même temps qu’on se bouscule pour les meilleures places au sein de ce même gouvernement, comme l’ont fait le mouvement Amal et le Hezbollah. On ne peut voir dans le cabinet Siniora un prélude à la guerre pour exiger néanmoins son quota de ministres dans ce même projet de guerre ; et on peut encore moins entrer dans le gouvernement... pour y faire de l’opposition, comme se l’est promis le général Michel Aoun, même s’il a courtoisement offert un gardénia de son jardin au Premier ministre désigné venu lui rendre jeudi une visite protocolaire. Que dire enfin de ce chef-d’œuvre d’ineptie dont nous gratifiait, hier encore, tel second couteau relevant du 8 Mars : Nous allons être un gouvernement dans le gouvernement ?
En définitive, rien ne sert à ce pays de renouer avec la tradition démocratique, si c’est une aussi délirante idée de la démocratie qui doit continuer de hanter les esprits, si l’on n’entreprend pas de réviser sa copie, de revisiter les notions élémentaires du genre. Ce n’est pas avec un gouvernement dans le gouvernement que l’on pourra dépasser un jour l’aberration de l’État dans l’État. Et que pourra vivre l’entente, plus longtemps que ce que vivent les gardénias.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Un palais présidentiel enfin dépoussiéré, propre comme un sou neuf, bruissant de mille activités, ne désemplissant pas un seul moment de visiteurs, tant locaux qu’étrangers ; un Parlement émergeant d’une longue et insensée séquestration ; autre otage rendu à la liberté, un Sérail appelé à abriter ce gouvernement d’union nationale dont la gestation a tant fait couler de salive, d’encre et de sang aussi, hélas ; et grosse cerise sur le gâteau, une saison touristique à tout casser. Que pourrait demander de plus le peuple ?
Ce qu’il demande de plus, le peuple, c’est une garantie de normalité et de stabilité que seules les institutions procureraient désormais, sans qu’il soit encore nécessaire de rameuter la planète entière pour faire se retrouver les Libanais. Ce que demande le peuple, c’est que...