Par Joschka FISCHER*
Conséquence d’une politique américaine mal inspirée, la menace d’une confrontation militaire supplémentaire plane tel un nuage noir sur le Moyen-Orient. Les ennemis des USA se sont renforcés, et l’Iran – bien que classé dans « l’axe du mal » – se retrouve catapulté en situation d’hégémonie au niveau régional, alors qu’il n’aurait jamais pu y parvenir de lui-même, et sûrement pas en un temps aussi court.
La rivalité latente entre l’Iran et Israël s’est ainsi transformée en une lutte ouverte pour la domination du Moyen-Orient. Il en résulte des alliances quelque peu surprenantes, si ce n’est bizarre : l’Iran, la Syrie, le Hezbollah, le Hamas et l’Irak (soutenu par les USA et dominé par les chiites) font face à Israël, à l’Arabie saoudite et à la plupart des autres pays arabes sunnites qui se sentent tous menacés par la montée en puissance de l’Iran.
Le risque d’une confrontation majeure est exacerbé par une série de facteurs : le prix durablement élevé du pétrole qui offre de nouvelles opportunités financières et politiques à l’Iran, la défaite de l’Occident dans la guerre par alliés régionaux interposés à Gaza et au Liban, l’échec du Conseil de sécurité qui n’a pas réussi à amener l’Iran à accepter ne serait-ce qu’une suspension temporaire de son programme nucléaire.
Dans cette équation, le programme nucléaire iranien est le facteur décisif, car il menace irréversiblement l’équilibre stratégique de toute la région. Que l’Iran – un pays dont le président n’est jamais avare d’appels à l’annihilation d’Israël et qui menace ses frontières nord et sud par une aide massive au Hezbollah et au Hamas – puisse un jour avoir des missiles avec des têtes nucléaires est le pire cauchemar d’Israël quant à sa sécurité. La politique n’est pas seulement une question de réalité, mais aussi de perception. Car c’est de la perception, qu’elle soit exacte ou pas, dont dépend la décision.
C’est tout particulièrement vrai quand la perception touche à ce que les parties en cause considèrent être une menace à leur existence même. Les menaces d’annihilation du président Mahmoud Ahmadinejad sont prises au sérieux en Israël à cause du traumatisme de l’Holocauste. Et la plupart des pays arabes craignent un Iran nucléarisé. Au début du mois, le président Bush s’est rendu à Jérusalem à l’occasion du 60e anniversaire d’Israël. Il a joué un rôle important dans les commémorations, mais ceux qui espéraient qu’il consacrerait aussi sa visite à débloquer les négociations israélo-palestiniennes ont été profondément déçus. La préoccupation première de M. Bush portait sur l’Iran, y compris lors de son discours devant le Parlement israélien. Il avait pourtant promis d’œuvrer à se rapprocher d’une résolution du conflit israélo-palestinien avant la fin de son mandat cette année. Mais sa dernière visite en Israël semble indiquer qu’il a un autre objectif : planifier avec Israël de mettre fin au programme nucléaire iranien, et le faire de préférence par la force plutôt que par la voie diplomatique.
Quiconque a lu la presse israélienne durant les fêtes du 60e anniversaire ou qui a écouté attentivement ce qui se disait à Jérusalem n’avait pas besoin d’être un prophète pour comprendre que les choses touchent à leur fin :
1 – L’ensemble de l’éventail politique israélien demande la « fin de l’attitude d’apaisement » à l’égard de la menace nucléaire iranienne.
2 – Lors des célébrations, le ministre de la Défense, Ehud Barak, aurait dit qu’une confrontation militaire cruciale n’est pas exclue.
3 – Le commandant sortant de l’armée de l’air israélienne a déclaré que les forces aériennes pouvaient remplir n’importe quelle mission, aussi difficile soit-elle, pour assurer la sécurité du pays. La destruction l’année dernière d’installations nucléaires en Syrie et l’absence de réaction internationale qui s’en est suivie sont considérées comme un modèle pour l’action à venir contre l’Iran.
4 – Les demandes de livraison d’armes discutées avec le président américain portaient essentiellement sur l’amélioration des capacités offensives et de précision de l’armée de l’air israélienne.
5 – Les initiatives diplomatiques et les sanctions de l’ONU sont considérées comme définitivement inefficaces.
6 – Avec la fin du mandat de M. Bush qui s’approche et l’incertitude quant à la politique de son successeur, la fenêtre d’action pour Israël va bientôt se fermer.
Ces deux derniers facteurs sont particulièrement importants. Même si les services de renseignements militaires israéliens estiment que l’Iran ne pourrait franchir la limite à ne pas dépasser avant 2010 ou 2015, le sentiment dominant en Israël est que du point de vue politique c’est maintenant le moment d’agir, durant les derniers mois de la présidence de M. Bush.
Même si l’on reconnaît à Jérusalem qu’un bombardement des installations nucléaires iraniennes comporterait des risques graves difficiles à évaluer, le choix entre accepter que l’Iran ait la bombe et entreprendre une action militaire – avec toutes ses conséquences possibles – est sans ambiguïté. Israël ne va pas attendre passivement que les choses suivent leur cours.
Le Moyen-Orient se dirige vers une nouvelle confrontation majeure en 2008. L’Iran doit comprendre qu’en l’absence d’une solution diplomatique dans les mois qui viennent, il y aura sans doute un conflit militaire avec tous les risques que cela comporte. Il est grand temps d’entamer de véritables négociations. La dernière offre des Six – les cinq membres permanents du Conseil de sécurité et l’Allemagne –, qui va très loin dans la prise en compte des intérêts iraniens, est sur la table de discussions. Néanmoins, la question décisive est de savoir s’il sera possible de geler le programme nucléaire iranien pendant les négociations, de manière à éviter une confrontation militaire avant qu’elles ne s’achèvent. Si cette dernière tentative échoue, la situation va devenir rapidement grave. Très grave.
*Joschka Fischer a été ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier de l’Allemagne entre 1998 et 2005. Il a également été un dirigeant des Verts allemands pendant près de 20 ans.
© Project Syndicate/Institute for Human Sciences, 2008. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz.
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