Nous sommes en Orient, c’est vrai, et en Orient, il est d’usage que le verbe ait plusieurs longueurs d’avance sur la pensée. On y chauffe les foules à blanc avant que de les entretenir, le cas échéant, de nécessaires accommodements. On décline dans la même harangue, et sans le moindre embarras, la chose et son contraire.
Orient ou non cependant, il est tout aussi vrai que le Liban fracturé, à peine entré en convalescence, ne saurait en aucun cas repartir d’un bon pied si ne sont pas bannies du dialogue national certaines outrances, qui sont en réalité autant d’ultimatums ; si ne sont pas levées toutes ces ambiguïtés qui continuent d’empoisonner l’atmosphère du pays. C’est d’un revigorant brassage d’idées qu’a besoin aujourd’hui le pays, d’un débat régi par ces deux incontournables impératifs que sont l’allégeance nationale et l’attachement aux institutions démocratiques. Or, ce sont ces deux concepts qui sont invariablement reniés par ceux-là mêmes qui, dans leur discours, usent et abusent des termes de partenariat, de pluralisme, d’intérêt national et de démocratie.
Pour commencer, on ne peut se réclamer de la pensée unique – coulant de source céleste, de surcroît – et prôner, dans le même temps, la convivialité et l’entente : les idées ne sont plus alors que diktats, et la pensée devient forcément lourde d’arrière-pensées. Comment peut-on ainsi se vouer jusqu’au martyre à la cause du Liban et, avec la même ardeur, tirer gloire et fierté de son obédience à la hiérarchie politico-religieuse d’Iran, comme l’a fait Hassan Nasrallah dans son allocution de lundi pour le huitième anniversaire de la libération du Sud ? À l’heure supposée être celle des retrouvailles, qu’adviendrait-il donc si les autres familles libanaises se mettaient à revendiquer – Dieu pour tous, mais chacun pour soi – ce genre de filiation ? Et si nous sommes bien tous les enfants du même Dieu, par quelle fâcheuse récupération de la notion de peuple élu un chef politique et religieux peut-il saluer en ses ouailles les plus nobles des créatures peuplant ce pays ?
Mais redescendons sur terre. De l’allocution de lundi, et avec la meilleure volonté du monde, on n’aura pu retenir de vaguement positif que l’évocation nostalgique de l’époque où un Rafic Hariri parvenait à concilier résistance et reconstruction. Voilà qui ressemble fort, de fait, à une offre de coopération faite à Hariri fils et à la majorité parlementaire, qui a plébiscité hier soir Fouad Siniora pour un nouveau séjour au Sérail. Cette offre n’a rien d’alléchant, cependant, au souvenir de toutes les crises, destructions et exodes qu’engendrait sans cesse, an après an, un aussi improbable ménage. Faut-il rappeler en outre que cette union était pratiquement imposée par une tutelle syrienne devenue étouffante à la longue, même pour un homme d’État aussi ouvert et patient que le défunt Hariri ?
Quant au reste, le manifeste de lundi était une cinglante réponse – doublée, qui plus est, d’un insolent avertissement – aux thèses développées la veille seulement, dans son discours d’investiture devant le Parlement, par le président Michel Sleimane. La guérilla s’intégrant à une stratégie nationale de défense ? Erreur, c’est le Hezbollah qui donne le ton, et l’État n’a qu’à suivre. L’extension de l’autorité légale à l’ensemble du territoire, l’examen des relations entre l’État et les groupes armés ? Non content de se déclarer absolument intouchable, le Hezbollah ne tolérera pas davantage que soient inquiétés ses alliés. Le pouvoir, dernier souci du parti de Dieu ? Voire. Par sa démarche politique comme par ses initiatives sur le terrain, ce dernier s’est comporté en effet – et se comporte toujours – comme s’il n’œuvrait plus en priorité qu’à une telle conquête. Et pour cause : sa victoire divine lors de la guerre de 2006 lui a tout de même coûté son ancienne ligne de contact physique avec l’ennemi.
Le plus grave cependant est que, malgré l’accord de Doha, malgré les engagements répétés des milices de l’opposition, les lignes de contact demeurent bien présentes en revanche à l’intérieur de la demeure libanaise. Non moins inacceptable en effet que le recours effectif aux armes à des fins politiques est l’incessant rappel à tous les esprits de la possession de ces armes. Ce ne sont pas des tirs de joie, mais de provocation et d’intimidation, de défi caractérisé, qui ont ponctué le discours de lundi soir, sans aucun égard pour la sécurité des citoyens. Et les accrochages qui ont suivi en plusieurs points de Beyrouth-Ouest et de la province n’ont fait que confirmer ce que pressentait hélas tout un chacun : ni les militants armés n’ont été retirés de la rue ; ni l’armée n’en a repris, ne s’en est vu remettre, confier, concéder ou même prêter un tout petit peu le contrôle.
Mais pas de panique, la circulation à moto, les slogans et les drapeaux sont désormais interdits.
Issa GORAIEB
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Orient ou non cependant, il est tout aussi vrai que le Liban fracturé, à peine entré en convalescence, ne saurait en aucun cas repartir d’un bon pied si ne sont pas bannies du dialogue national certaines outrances, qui sont en réalité autant d’ultimatums ; si ne sont pas levées toutes ces ambiguïtés qui continuent d’empoisonner l’atmosphère du pays. C’est d’un revigorant brassage d’idées qu’a besoin aujourd’hui le pays, d’un débat régi par ces deux incontournables...