Pardon, mais je n’arrive pas à entrer dans la danse. J’ai perdu le rythme, je ne sais plus sur quel pied… Alors comme ça, on efface tout, on recommence ? J’ai entendu sonner les cloches des églises et chanter les minarets, j’ai vu l’envol des milliers de ballons blancs au cœur de Beyrouth, j’aurais dû frémir, sourire, avoir une larme, mais rien. Combien de fois cette scène, ces réconciliations obscènes, ces monstrueuses accolades ? Combien de fois sur la détresse des mères, le désarroi des pères, la solitude des enfants, les vies gâchées, les entreprises ruinées, les exils forcés ? Des mois d’incertitude, de précarité, d’insécurité, des mois d’usure où le peuple du Liban a économisé jusqu’à son souffle pour tenir encore un peu, désespérant d’obtenir dans cette vie son droit élémentaire à une vie normale.
Voilà qu’après ce temps précieux mis entre parenthèse, quasiment soustrait à nos existences, mangé par la peur, déchiqueté par le deuil, carbonisé de tristesse, on nous demande de faire comme si de rien n’était. Vivez maintenant, nous dit-on, vous qui aimez la vie ! Car oui, « aimer la vie » est devenu une particularité libanaise. Quand le reste du monde se contente de vivre, nous, nous « aimons » la vie. Nous l’aimons dans l’outrance, entre cocktails mondains et cocktails Molotov. Car c’est ainsi qu’elle nous a été donnée : spasmodique, hachée de bonheurs extravagants et de malheurs insondables. À la longue (très longue), l’animal en nous s’est adapté, prenant son parti de ce qui se présente. Aujourd’hui, une plage de paix. Personne n’a envie de savoir pour combien de temps. On va juste se jeter sur cet os, le ronger jusqu’à la moelle. Après, on verra bien. Cela s’appelle le Liban, ce gène qui fait la peau de cuir et le cœur de marbre.
Mais pour que dure ce regain, que de fractures restent à réduire. Défaitisme, fatalisme, absence de conscience professionnelle, manque de cœur à l’ouvrage, tous ces travers que l’on contracte dans un pays sans lendemain, combien de temps pour s’en défaire ? Aimer la vie n’empêche pas de la prendre au sérieux. Par dessus tout, il nous faudra reconquérir nos voix de citoyens. Aux prochaines législatives, exigeons davantage de programmes que de portraits, ne reprenons surtout pas les mêmes, sonnons la fin de cette dangereuse récréation.
Fifi ABOU DIB
Pardon, mais je n’arrive pas à entrer dans la danse. J’ai perdu le rythme, je ne sais plus sur quel pied… Alors comme ça, on efface tout, on recommence ? J’ai entendu sonner les cloches des églises et chanter les minarets, j’ai vu l’envol des milliers de ballons blancs au cœur de Beyrouth, j’aurais dû frémir, sourire, avoir une larme, mais rien. Combien de fois cette scène, ces réconciliations obscènes, ces monstrueuses accolades ? Combien de fois sur la détresse des mères, le désarroi des pères, la solitude des enfants, les vies gâchées, les entreprises ruinées, les exils forcés ? Des mois d’incertitude, de précarité, d’insécurité, des mois d’usure où le peuple du Liban a économisé jusqu’à son souffle pour tenir encore un peu, désespérant d’obtenir dans cette vie son droit élémentaire...
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