L’article de Jean-Pierre Katrib (dans le supplément de L’Orient-Le Jour « Réinventer le Liban ») et la réponse de Bernard Nammour « Ne vous trompez pas de combat » (dans la rubrique « Opinions » du journal du 24 avril 2008) appellent quelques commentaires concernant le système politique atypique du Liban.
Tout d’abord, il faudrait faire la différence entre deux types de structures qui constituent le Liban : des structures sociales et des structures communautaires. Dans la première catégorie, force est de reconnaître que le Liban est passé d’une économie de type primaire à une économie de type tertiaire, qu’il prétend incarner une « démocratie consensuelle » (basée sur les groupes : familles et communautés) et non institutionnelle (basée sur l’individu et les droits de l’homme, issue des révolutions industrielles). Ainsi, le Liban voudrait concilier la structure patriarcale (sous ses différentes formes militaire, religieuse et familiale) et la structure démocratique (partis politiques sociaux, alternance idéologique gauche-droite, socialistes-libéraux, travailleurs-conservateurs, démocrates-républicains, etc…).
Dans le cas libanais, il y a certes des alliances transcommunautaires qui se tissent entre les familles et les communautés, mais leur base demeure fortement communautaire. Dans toutes les communautés et les familles, c’est finalement le système patriarcal qui prévaut. Ainsi, si le patriarche (chef religieux, militaire, milicien, féodal ou familial) est touché dans sa personne (risque d’élimination politique ou physique), il est obligé de modifier ses alliances intérieures et extérieures (Hariri, Joumblatt, Geagea, Berri, Karamé, Aoun, Gemayel, Frangié, Arslan…) et parfois au sein de ce pouvoir patriarcal, d’autres prétendants ou figures potentielles de chefs qui émergent sont contraints soit d’avoir recours à des discours radicaux, ou sinon d’établir des alliances transcommunautaires afin d’asseoir ou de rétablir leur légitimité, mais le fond demeure communautaire pour tous les politiciens confondus (ils prétendent tous représenter au mieux leur communauté et ses intérêts, la stratégie varie, mais le but est le même). Parfois aussi certaines figures « dissidentes » de leur propre courant communautaire majoritaire peuvent rejoindre à des desseins politiques la figure patriarcale dominante d’une autre communauté qui les prend sous sa haute protection pour pouvoir maintenir à travers ces figures minoritaires une ouverture transcommunautaire de forme (Joumblatt avec certains chrétiens ou chiites, Berri avec certains chrétiens, Hariri avec certains chrétiens, druzes, chiites, Hezbollah avec certains chrétiens, druzes, Aoun avec certains chiites, etc.).
Au-delà donc des personnes, il faudrait identifier des mécanismes : le Liban est un pays fortement patriarcal, mais qui ne peut établir un système cohérent de dictature absolue (militaire, intégriste ou féodale à l’instar des autres pays en voie de développement). Il pratique le système des compromis intercommunautaires imposé par sa structure de base patriarcale pluricommunautaire et sa géographie interpénétrante, et prône un système hybride nommé « démocratie consensuelle » qui présente certains avantages « démocratiques » appréciables, mais empêche toute réforme ou l’émergence d’une véritable société moderne.
Ce qui explique le système politique verrouillé et la reproduction systématique « clanique et clonique » de la même classe politique (« si ce n’est toi c’est donc ton frère ou bien l’un des tiens »). Même ceux qui se révoltent à la base contre ce système patriarcal (Aoun, Geagea, Hobeika, Hariri, Berri…), une fois parvenus au pouvoir, doivent reproduire fidèlement le système pour pouvoir s’y maintenir et le transmettre (toutes ces réflexions sont analytiques, émises comme des constatations et sans aucun jugement de valeur). L’évolution de « Loubnanouna » sous cet angle est très intéressante à observer. C’est un mouvement qui est lancé officiellement début novembre 2006 avec deux figures de proue, Jean-Pierre Katrib (un intellectuel) et Samy Gemayel (cadet d’une famille politique influente mais qui n’a pas, à l’époque, de place réservée dans le système patriarcal à l’exemple de son propre oncle Béchir, un quart de siècle plus tôt, même s’ils semblent avoir deux destins opposés). Loubnanouna a construit un discours politique qui trouve son auditoire dans les rangs radicaux de la communauté chrétienne. L’assassinat du frère aîné, Pierre, deux semaines après le lancement du mouvement, crée une vacance dans la structure patriarcale des Gemayel et interrompt le projet politique radical du cadet qui est tenu moralement de rejoindre la structure partisane familiale héritée du grand-père fondateur, perdue et reconquise par le père et le frère. Le camarade intellectuel est lui-même intégré à titre compensatoire dans cette structure. « Loubnanouna » devient de fait une aile opérationnelle ou parallèle d’un parti familial, conservateur, prônant le compromis communautaire après avoir été un mouvement réformiste et révolutionnaire au sein de la communauté chrétienne. Ce qui est exemplaire, c’est cette reconversion inéluctable due aux bouleversements dramatiques de la structure familiale. La fille aînée de Béchir, Youmna, tente, elle aussi, une percée dans le système patriarcal dont la mère assure l’intérim en attendant de transmettre l’héritage politique à Nadim, le fils unique cadet. Les femmes (filles, mères, sœurs et épouses) jouent également un rôle quand elles le peuvent dans le système patriarcal, rôle qu’elles négocient à l’instar des fils aînés, des fils cadets, des fils de second lit, des frères, des neveux et des gendres.
Le but de cette démonstration n’est nullement de pointer tel ou tel comportement, mais d’expliquer cette ambiguïté consanguine, toutes communautés confondues, du système « démocratique » libanais qui demeure dépendant de la société patriarcale et qui traduit une structure sociologique et culturelle dont la marge d’action est limitée et répétitive (j’ai moi-même eu recours parfois à ce système pour me faire identifier dans l’espace public). Les revirements communautaires, les fluctuations, les mouvements migratoires et les alliances transcommunautaires des figures patriarcales ou minoritaires dissidentes qui demeurent tous sur fond communautaire car les communautés sont la base structurelle de l’entité libanaise. Il n’y a pas de véritable unité nationale que par défaut, vis-à-vis d’Israël ou de la Syrie qui eux-mêmes ont été également piégés par le système communautaire libanais. Quant à évaluer le succès ou l’échec de cette expérience libanaise pluricommunautaire, elle est perçue de manière souvent contradictoire pour ne pas dire diamétralement opposée : soit elle est portée aux nues comme étant à la base même de l’existence du Liban (« Liban pays message », Jean-Paul II ; « Liban pays du dialogue des cultures », Khatami, Hariri, Chirac), soit elle est décriée et dénoncée comme meurtrière et mortifère (350 000 morts et blessés à l’échelle d’un pays de 3,5 millions d’habitants, cela représente 10 % de la population !).
Le Liban en tant que projet est exaltant et désastreux. C’est un espace indispensable pour les rencontres et les conflits entre l’Orient et l’Occident. Cette expérience libanaise fascinante et épouvantable essaie de concilier vainement l’idéal démocratique de l’Occident individualiste, industrialisé et postindustriel, et l’Orient patriarcal (familial et communautaire) tribal, agraire et rural. À travers ses familles et ses communautés, le Liban continue à se chercher comme une survivance, une nécessité, de manière artificielle et miraculeuse, entre arrangements politiques ponctuels, compromis aléatoires et trêves fugitives et précaires. Donc « si le Liban n’existait plus, il faudrait le réinventer », mais comment ?
Article paru le mardi 6 mai 2008
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Tout d’abord, il faudrait faire la différence entre deux types de structures qui constituent le Liban : des structures sociales et des structures communautaires. Dans la première catégorie, force est de reconnaître que le Liban est passé d’une économie de type primaire à une économie de type tertiaire, qu’il prétend incarner une « démocratie consensuelle » (basée sur les groupes : familles et communautés) et non institutionnelle (basée sur l’individu et les droits de l’homme, issue des...