Chawki Azouri s’intéresse à l’exaltation des masses pour leurs leaders. Il tente ainsi de trouver des paradigmes pour déconstruire le phénomène populiste, sinon fasciste, en analysant les rapports entre la foule et le zaïm.
Selon lui, c’est un pouvoir hypnotique que le chef possède. Pour comprendre ce phénomène, il convient de réaliser qu’il existe une « idéalisation par la masse du chef comme le père idéal, le détenteur du savoir, le “sujet supposé savoir”, selon Lacan ». Il y a ainsi cette supposition que « le père, le chef, sait plus que moi sur moi-même ! »
« Dans certains cas, poursuit M. Azouri, le chef manifeste tous les signes de la paranoïa. Il se bat contre quelque chose de féminin en lui qu’il mettra sur le dos de l’homosexualité. Il ne se contente pas d’avoir des fantasmes homosexuels, mais finit par jouer le rôle d’une mère archaïque, celle qui rassure l’enfant et lui assure ses besoins, doublé d’un père archaïque, celui qui sait à ma place. Il n’a donc besoin de personne pour faire un enfant. Il se reproduit par parthénogenèse : il n’y a donc plus de différence de sexes entre les membres de la foule, plus de différenciation, plus d’altérité, donc plus de dialogue possible. Les membres de la foule ont de fait projeté leur Idéal du Moi sur la personne du leader et s’identifient les uns aux autres dans leur Moi. La foule devient alors une personne unique. Et dans son rapport au leader, c’est comme une hypnose à deux. » L’observation faite par Gustave Le Bon est ainsi interprétée par Freud.
Nous sommes donc, poursuit-il, dans une relation de personne à personne, d’hypnotiseur à hypnotisé. « Or qui est capable de parthénogenèse ? C’est Dieu. Et la foule devient dans ce cas un assemblage de photocopies à l’image de Dieu. Les partisans ont besoin de l’image du père idéal dans la mesure où ils n’ont toujours pas fait le pas vers l’autonomie par rapport au père. Ils n’arrivent toujours pas à dire “Je ne suis pas que le fils de mon père”. Le jour où ils réussissent à faire ce constat, la situation est modifiée », dit-il.
« Lorsque l’hypnotiseur devient l’Idéal du Moi, beaucoup de choses deviennent plus faciles, licites, même s’il existe en principe une autocensure qui se met en place et qui empêche l’hypnotisé de transgresser certains interdits. C’est précisément dans ce cadre que la parole prend toute sa force. C’est d’ailleurs grâce à l’hypnose que la force de l’inconscient a été découverte », souligne Chawki Azouri.
« L’état d’hypnose et la répétition d’une certaine parole entraînent une régression intellectuelle par l’instinct grégaire dans le cadre du groupe. Et quand la parole touche à l’instinct de survie, quand elle essaie de mobiliser autour d’un danger potentiel qui menace le groupe, c’est à ce moment-là que les tabous risquent d’être brisés et que la violence peut surgir. La parole peut être utilisée comme outil de meurtre par le leader charismatique », ajoute le psychanalyste.
Mais comment briser ce cercle hypnotique ? « En aucun cas l’hypnotisé ne peut se rebeller contre l’hypnotiseur. Cette relation entraîne une baisse de la conscience morale, une déresponsabilisation. C’est désormais le leader qui sait, c’est lui qui devient responsable. Sans compter que le groupe empêche le travail de mémoire. Au contraire, il y a falsification de la mémoire. Ce n’est qu’une mémoire autorisée qui est maintenue. Il y a d’abord un effacement de la mémoire : l’hypnotiseur a tant d’influence qu’il peut faire un lavage de cerveau à l’hypnotisé et reprogrammer une autre mémoire », dit-il.
« Le délire collectif, c’est adhérer à la conviction délirante du chef. Or nous sommes, en raison de l’adhésion de la part du public, dans un déni de délire du chef. Nous délirons avec lui pour lui permettre de rester debout. Dans ce même esprit, la servitude volontaire, c’est la renonciation à tout esprit critique dans le cadre du culte du chef. Qui ne peut s’autoriser de lui-même ? Ceux qui ont une foi dans le dogme. Ils appliquent le dogme sans se poser de questions. Ils ont la conviction délirante que le père idéalisé a raison. Pourquoi ? Parce que s’ils ne délirent pas collectivement avec le père, ils sauront qu’il est fragile psychologiquement. Cela entraînerait aussitôt l’effondrement de l’image du père, et donc le propre effondrement des partisans. D’où la nécessité pour eux de continuer à adhérer, sans remise en question, au discours du père. Seule une prise de conscience de la folie du père peut permettre au fils d’aller trouver son frère et de lui demander de l’aide. C’est pour cela que les partis de masse recrutent surtout chez les adolescents, en mal de père et qui sont à la recherche d’un père de substitution », souligne-t-il.
L’« hainamoration »
Chawki Azouri évoque enfin le concept de l’« hainamoration » de Lacan. Lacan l’emploie pour soutenir qu’il n’y a pas d’amour sans haine. L’hainamoration relève d’un double mouvement paradoxal, d’un côté maintenir l’objet narcissique originel (la mère) comme total, unique, indestructible et tout-puissant, de l’autre l’attaquer inconsciemment pour s’assurer qu’il est faillible, commun et relatif, ce qui ouvrirait le chemin à l’enfant de la symbolisation du manque et donc du désir.
« Lorsque l’idéal du Moi est extériorisé par projection dans le leader, les membres de la foule n’éprouvent plus d’ambivalence à son égard. Il s’agit d’un pur amour. Or pur amour est l’équivalent de Dieu. Cet état amoureux peut conduire à la mort, puisqu’il n’y a pas de possibilité de détester l’objet aimé. Pour éviter l’ambivalence à l’égard du père, on se réfugie dans la conviction délirante qui confirme son délire et l’on ne peut jamais remettre en question le père. C’est pourquoi les prosyriens, tout en trouvant des pseudo-justifications de type politique ou stratégique en soutenant que ce sont “Israël et les États-Unis qui, de toute façon, maintiennent le régime en place”, sont en fait dans l’illusion partagée que leur chef, le tyran syrien est Dieu, intouchable, tout-puissant, éternel. » « Dieulire » avait l’habitude de dire Lacan pour épingler non seulement le délire du chef, mais également celui des membres de son troupeau.
M.H.G.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Chawki Azouri s’intéresse à l’exaltation des masses pour leurs leaders. Il tente ainsi de trouver des paradigmes pour déconstruire le phénomène populiste, sinon fasciste, en analysant les rapports entre la foule et le zaïm.
Selon lui, c’est un pouvoir hypnotique que le chef possède. Pour comprendre ce phénomène, il convient de réaliser qu’il existe une « idéalisation par la masse du chef comme le père idéal, le détenteur du savoir, le “sujet supposé savoir”, selon Lacan ». Il y a ainsi cette supposition que « le père, le chef, sait plus que moi sur moi-même ! »
« Dans certains cas, poursuit M. Azouri, le chef manifeste tous les signes de la paranoïa. Il se bat contre quelque chose de féminin en lui qu’il mettra sur le dos de l’homosexualité. Il ne se contente pas d’avoir des fantasmes...