Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

L’énigme John McCain

À 71 ans révolus, et après 26 années de service à la Chambre des représentants puis au Sénat, John McCain est loin d’être un novice en politique. Il n’en demeure pas moins un personnage éminemment énigmatique, dont la personnalité souvent insaisissable et les prises de position parfois iconoclastes ne cessent de dérouter aussi bien ses partisans que ses adversaires. Une personnalité complexe : GI John et Citizen McCain Il y a en John McCain une dualité qui n’est certes pas celle d’un Dr Jekyll et Mr Hyde, mais une dualité qui fait cohabiter plus ou moins harmonieusement GI John(1) et Citizen McCain(2). GI John est le militaire, le vétéran du Vietnam, le dur à cuire, la « tête brûlée », le (toujours) jeune homme fougueux et impétueux, déterminé à en découdre avec ceux qui ne partagent pas sa vision du monde. Citizen McCain est un homme politique du sérail, urbain, habile, parfois manœuvrier sinon manipulateur, sachant quand il le faut louvoyer, accepter les compromis, favoriser des missions bipartisanes et faire preuve d’une certaine modération. GI John est celui qui fonce bille en tête à la poursuite de son grand dessein. Citizen McCain est celui qui arrondit les angles et met de l’huile dans les rouages. A titre d’exemples, GI John est celui qui s’exprime crûment et avec franchise, remet à leur place les deux pasteurs fondamentalistes Jerry Falwell et Pat Robertson en proclamant que ces derniers sont des « agents de l’intolérance », des « leaders autoproclamés » qui ont « transformé les bonnes causes en business ». Citizen McCain est celui qui montre une bien plus grande souplesse d’échine en acceptant, à l’approche des élections, le soutien du pasteur John Hagee, un extrémiste notoire qui attend Armageddon, prône une guerre des religions et n’a rien à envier aux deux autres en matière d’intolérance.(3) GI John est celui qui n’hésite pas à employer le mot « niakoués » (Gooks)(4). Citizen McCain est celui qui vient ensuite réparer les dégâts en soutenant qu’il parlait uniquement de ses geôliers et non pas de l’ensemble des Asiatiques. GI John est celui qui se fait accompagner par une stripteaseuse à une très élégante soirée de la Navy, choquant les prudes invités. Citizen McCain est celui qui vient ensuite expliquer que sa maîtresse n’est pas à proprement parler une stripteaseuse, mais une grande artiste, qui se trouve être une spécialiste des danses exotiques (5)… Au-delà de son aspect anecdotique, cette dualité est importante car elle apparaît non seulement dans la personnalité et la vie privée de McCain, mais aussi dans ses prises de position et déclarations politiques. Politique intérieure : un conservateur atypique Le positionnement politique de John McCain sur les grands enjeux de politique intérieure est en effet tout aussi difficile à cerner que sa personnalité, tant il brouille les pistes et transcende les clivages traditionnels sur bien des sujets. Son conservatisme est un conservatisme de conviction, non simulé, contrairement à ce qu’affirment certains polémistes tapageurs comme Rush Limbaugh et Ann Coulter. Ses votes successifs ne laissent aucun doute à ce sujet et témoignent de son hostilité viscérale à l’avortement et au mariage homosexuel, de son soutien à la peine de mort et de son refus des couvertures médicales assurées par l’État. Mais le conservatisme de McCain est néanmoins bel et bien distinct de celui qui prévaut au sein de la droite américaine depuis une trentaine d’années, notamment en ce qui concerne l’environnement, l’immigration et la fiscalité. Il est favorable à une intervention étatique pour lutter contre le réchauffement climatique. Il n’est pas hostile à une régularisation des sans-papiers, ce qui est un casus belli pour une partie des républicains. Il est de plus très réticent quand aux réductions d’impôts et le coût potentiellement exorbitant de la « politique de grandeur nationale » dont il se veut le héraut n’est pas sans inquiéter les conservateurs fiscaux. Ces derniers, ainsi que tous les partisans d’un État minimum recentré sur ses fonctions régaliennes(6), craignent que les rêves de grandeur ne viennent affaiblir durablement l’économie américaine et entraîner une paupérisation grandissante des classes moyennes. Parmi les électeurs de droite, ceux pour lesquels le président de la République est d’abord et surtout le « commander in chief » des forces armées sont rassurés par le profil de McCain : fils d’amiral et petit-fils d’amiral, ayant lui-même fait l’expérience de la guerre, résisté à la torture, et ayant siégé dans maintes commissions compétentes en matière de sécurité nationale. Par contre, ceux parmi les conservateurs qui se focalisent sur les enjeux économiques, rêvaient d’un « MBA President » et soutenaient Mitt Romney sont plus inquiets et mettent en avant l’inexpérience de John McCain sur les sujets économiques, alors qu’une récession qui ne dit pas encore son nom frappe l’Amérique de plein fouet. Politique extérieure : jacksonien ou néoconservateur ? Plus fondamentale pour le monde est la question de savoir quelle sera la doctrine de John McCain en matière de politique extérieure s’il est élu à la tête de l’État. L’influent politologue Walter Russell Mead, du Council on Foreign Relations, insiste souvent sur la nécessité d’effectuer un distinguo entre les néoconservateurs et les jacksoniens(7), les deux principaux courants qui ont été en poste depuis l’élection de George W. Bush. Influencés par les méthodes musclées et expéditives du président Andrew Jackson (1829-1837), les jacksoniens sont des nationalistes intransigeants, des partisans de la manière forte, mais contrairement aux néoconservateurs, ils se désintéressent du « nation building » et ne prétendent nullement exporter la démocratie. Résumant en une boutade la « philosophie » des jacksoniens, l’universitaire démocrate et ancien haut responsable de l’Administration Clinton, Joseph Nye, souligne : « Pour eux, il s’agit d’utiliser la force pour envoyer des messages : il s’agit de faire un casse, de défoncer la porte, de botter le dictateur, de montrer qu’on est les plus forts, et de rentrer à la maison. »(8) Moins influents que les néoconservateurs dans les milieux intellectuels et académiques, les jacksoniens sont par contre beaucoup plus représentatifs de l’opinion publique américaine. Les commentateurs européens omettent souvent de signaler que les deux principaux ordonnateurs de l’invasion de l’Irak, Dick Cheney et Donald Rusmsfeld, étaient des jacksoniens, même si les néoconservateurs étaient très présents dans leurs équipes respectives. Où se situe John McCain dans cette dichotomie ? Ses déclarations proclamant qu’il ne voyait pas d’inconvénients à ce que l’Amérique reste « 100 ans en Irak » pourraient laisser penser qu’il fait partie de ceux souhaitant établir une nouvelle Administration de type colonial, s’engager dans le très incertain « nation building » et tenter de transformer en profondeur l’Irak et la région tout entière. Mais cette interprétation est erronée. Ce qui a motivé ces propos fracassants du candidat républicain est plus probablement sa hantise de la « capitulation ». John McCain est le représentant d’une génération traumatisée par la guerre du Vietnam et qui continue de croire en la théorie improbable selon laquelle l’Amérique aurait pu remporter cette guerre si elle avait persévéré dans sa politique, et si ce n’était le « coup de poignard dans le dos » de la gauche, des jeunes protestataires pacifistes et des « capitulards» qui ont dirigé le mouvement antiguerre. De fait, bien qu’ayant pour conseillers William Kristol et Randy Scheunemann, John McCain est assez loin d’être un disciple de Leo Strauss et a par contre tout d’un jacksonien. À l’instar d’Andrew Jackson, John McCain a fait une carrière militaire remarquée(9) qui lui a valu d’être considéré comme un « héros », il est fier et ombrageux, affiche un certain mépris pour la classe politique traditionnelle et s’affranchit des mœurs bourgeoises. Andrew Jackson avait provoqué en duel et tué un adversaire des tables de jeu. Il avait créé le scandale et défrayé les chroniques mondaines en épousant une femme avant que celle-ci n’obtienne officiellement son divorce. John McCain est lui aussi un rebelle qui rechigne rarement devant la bagarre et dont la vie privée fut parfois tumultueuse. Jackson était surnommé « le vieux noyer » (Old Hickory), en référence à son tempérament, dur comme le bois du noyer. Quand à McCain, il est souvent surnommé McNasty, pour son mauvais caractère. Dans le contexte actuel, une politique extérieure d’inspiration jacksonienne consisterait à ne jamais s’avouer vaincu en Irak ou en Afghanistan, à chercher coûte que coûte à y sauver l’honneur et la face, à refuser par ailleurs tout dialogue avec les « États voyous », et plus encore, à mener une politique de « rollback » des États ainsi désignés. Cette politique serait aussi marquée par le maintien de l’embargo qui touche Cuba et par une grande méfiance, voire une hostilité réelle vis-à-vis de la Russie. Le tempérament belliqueux de McCain pourrait-il être contrebalancé par un réalisme quant à la situation sur le terrain ou par une solide connaissance des questions stratégiques internationales ? Il est permis d’en douter. En effet, la déclaration récente de McCain à propos de l’Irak: « Je suis absolument certain que nous sommes en train de réussir »(10), témoigne soit d’un refus du réel à la limite de l’autisme, soit d’une très curieuse conception de la réussite ; puisque le nombre de morts américains a dépassé les 4 000, le nombre de morts irakiens a probablement déjà dépassé le million(11), le coût de la guerre a atteint les 3 trillions USD(12) (Il s’agit bien de $ 3000 milliards USD), sans oublier que les tensions entre chiites et sunnites n’ont jamais été plus fortes dans l’ensemble du Moyen-Orient, et qu’el-Qaëda, qui n’avait aucune présence en Irak en 2003, y est désormais très solidement installée et continue de recruter assidûment. En outre, l’erreur du candidat républicain, lorsqu’il a soutenu que l’Iran chiite entraînait des militants du mouvement sunnite d’el-Qaëda, est du même ordre que celles commises, sur le même sujet, par George Bush ou Nicolas Sarkozy. Elle vient montrer une nouvelle fois l’effarante incompréhension des réalités du Moyen-Orient par de hauts responsables occidentaux, notamment les plus enclins à vouloir y intervenir. Paradoxalement (ou peut-être en est-ce une conséquence), on constate souvent que plus grande est la méconnaissance par un homme politique occidental des subtilités de la région, plus farouche est son soutien aux interventions militaires. Cette corrélation est quasi systématique, frappante et très révélatrice. L’élection de John McCain marquerait donc le retour au tout premier plan de la tradition jacksonienne, la poursuite d’une politique ultranationaliste, guerrière et interventionniste, mais celle-ci se ferait principalement au nom de la « puissance américaine » et de la « grandeur nationale », et serait donc en grande partie dépouillée de l’enrobage intellectuel – supposément internationaliste et prétendument favorable à la démocratisation – fourni par les idéologues néoconservateurs. Karim Émile BITAR Président de KB Consulting Group Directeur de la rédaction de l’ENA hors les murs (1) En référence notamment à la célèbre figurine pour enfants représentant le soldat GI Joe, le héros de la bande dessinée éponyme. (2) L’un des ouvrages les plus révélateurs sur la personnalité de John McCain a pour titre Citizen McCain (Simon & Schuster, 2002). Il ne s’agit pas d’une biographie mais d’un récit par la journaliste Élisabeth Drew des années durant lesquelles McCain a lutté pour la réforme du mode de financement de la vie politique. Le livre dresse un portrait flatteur de McCain et de son combat contre la corruption, mais le titre fait néanmoins allusion au Citizen Kane d’Orson Welles, probablement pour montrer que l’intrépide McCain sait au besoin se montrer roublard et manipulateur. (3) Barack Obama a quant à lui rejeté fermement le soutien que lui octroyait Louis Farrakhan, et a rapidement pris ses distances vis-à-vis de Jeremiah Wright. (4) Voir McCain’s Ethnic Slur, Gone but not quite forgotten, dans le New York Times, 5 mars 2000. (5) C’est McCain lui-même qui a décidé de révéler cette liaison dans son autobiographie, Faith of My Fathers, Harper, 2000. (6) Ces derniers ont soutenu le candidat libertaire Ron Paul durant les primaires républicaines. (7) Voir notamment l’article de Walter Russell Mead, The Jacksonian Tradition, dans le National Interest Online, 1999, ainsi que son livre Special Providence, American Foreign Policy and How It Changed the World, Knopf, 2001. Pour Walter Mead, les quatre grands courants en matière de politique extérieure sont les hamiltoniens, les wilsoniens, les jeffersoniens et les jacksoniens. Les néoconservateurs seraient des wilsoniens de droite. (8) Joseph S. Nye Jr, la France, les États-Unis et le Soft Power, entretien avec l’auteur, dans Regards sur la France, Seuil, 2007. Comme Bill Clinton, Joe Nye peut être considéré comme un wilsonien de gauche. (9) Notamment pour Jackson en exterminant un grand nombre d’aborigènes. Après son élection à la présidence, il fera voter en 1830 l’« Indian Removal Act », déportant les « Indiens d’Amérique » de la Côte Est et les parquant dans des réserves à l’ouest du Mississipi. (10) Dans Le Monde du 24 mars 2008. (11) Selon de nombreuses études indépendantes, notamment celle publiée en janvier 2008 par l’institut britannique Opinion Research Business, qui vient confirmer les études épidémiologiques approfondies publiées par le journal médical The Lancet en 2006. Ce chiffre effarant d’1 million de civils morts ne semble pas émouvoir les intellectuels ayant ardemment soutenu cette guerre dont les conséquences catastrophiques étaient hélas prévisibles. À une ou deux exceptions près, les clercs va-t-en-guerre n’ont pas fait le moindre mea culpa. Comme l’écrivait fort justement Albert Camus : « Toute idée fausse finit dans le sang, mais il s’agit toujours du sang des autres. C’est ce qui explique que certains de nos philosophes se sentent à l’aise pour dire n’importe quoi. » (12) Voir l’étude de Joseph Stiglitz et Linda Bilmes, The Three Trillon Dollar War, the true cost of the Iraq conflict, W.W. Norton, 2008.
À 71 ans révolus, et après 26 années de service à la Chambre des représentants puis au Sénat, John McCain est loin d’être un novice en politique. Il n’en demeure pas moins un personnage éminemment énigmatique, dont la personnalité souvent insaisissable et les prises de position parfois iconoclastes ne cessent de dérouter aussi bien ses partisans que ses adversaires.

Une personnalité complexe : GI John
et Citizen McCain
Il y a en John McCain une dualité qui n’est certes pas celle d’un Dr Jekyll et Mr Hyde, mais une dualité qui fait cohabiter plus ou moins harmonieusement GI John(1) et Citizen McCain(2). GI John est le militaire, le vétéran du Vietnam, le dur à cuire, la « tête brûlée », le (toujours) jeune homme fougueux et impétueux, déterminé à en découdre avec ceux qui ne partagent pas sa...