La ronde reprend, avec retour à la case Berry. Prestation subtile : à travers sa récente intervention télévisée, le président de la Chambre s’est présenté en champion de la contestation pugnace. Il n’a eu de cesse en effet d’accabler la majorité, en lui reprochant d’avoir semé des embûches sur le chemin de Amr Moussa. Ce faisant, il a neutralisé en quelque sorte la rivalité des surenchérisseurs habituels de son camp. Pour poser les jalons d’une nouvelle initiative de dégagement. Qui ne serait d’ailleurs pas la sienne propre. Car, bien qu’il entoure ses projets d’un sévère black-out, de multiples fuites de ses visiteurs ou confidents permettent de penser qu’il va s’efforcer, à travers Javier Solana et Amr Moussa, de promouvoir une médiation euro-arabe conjuguée.
Pour le moment, cependant, ce que l’on peut toucher du doigt, c’est l’agacement des loyalistes face aux assertions de Berry. Notamment au sujet des entraves que l’initiative française avait pu subir. Bien que les Français eux-mêmes eussent mis en cause les Syriens et leurs fidèles du cru, Berry a soutenu que les dérapages sont imputables au 14 Mars. En s’appuyant sur les procès-verbaux des tractations. Les majoritaires répondent en affirmant que, de ces documents, il n’en a pris que ce qui lui convenait. Qu’il a donc, en l’amputant d’éléments majeurs, trahi la réalité des faits.
Cependant, les intéressés s’en tiennent là, sans insister, sans prolonger la polémique outre-mesure. Pourquoi cette retenue relative ? Parce que, indiquent-ils, il s’agit de ne pas jeter de l’huile sur le feu. Précisant que les tirs de RPG en l’air, les rafales de mitrailleuses et autres manifestations de liesse, qui ont accompagné dans certains quartiers panachés et sensibles de Beyrouth, l’apparition de Berry à la télé, sont un signe alarmant au niveau de la rue. Qu’il faut donc apaiser et non exciter par des échanges verbaux incendiaires.
En filigrane, il y a aussi l’envie de ne pas braquer Berry en tant que médiateur potentiel. De voir ce qu’il va proposer, en quoi consiste la nouvelle initiative qu’il veut lancer.
Car l’initiative arabe est maintenant vacillante. Les loyalistes soutiennent qu’elle tient toujours, qu’il ne faut pas se hâter de l’enterrer. Mais en face, on fait comme si elle était bel et bien révolue. Et comme il faut être deux pour qu’une médiation marche, on peut dire qu’à tout le moins elle titube gravement.
Concours
Pour repartir, il lui faudrait une béquille. Et c’est pourquoi Berry songe à l’Europe. Il va donc travailler Solana au corps, comme on dit familièrement, lors de la prochaine visite à Beyrouth du chef de la diplomatie européenne. Berry devrait se montrer d’autant plus pressant que l’on n’est plus qu’à une petite semaine du rendez-vous électoral du 11. Et à vingt-cinq jours de ce sommet arabe voué au fiasco si un président attitré n’y représentait pas le Liban.
Un échec qui aurait des effets néfastes sur un Liban déjà épuisé ou presque perdu. Berry l’a clairement dit à la télé. En mettant l’accent sur la nécessité de rapprocher les deux S, comme il les appelle, la Syrie et l’Arabie saoudite.
On sait en effet qu’un couac au niveau du sommet, qui doit se tenir à Damas, aurait valeur d’une rupture définitive des ponts entre Damas et Ryad. Un choc d’autant plus grave que Moubarak d’Égypte a fait savoir qu’il se tiendrait aux côtés des Saoudiens. Sans plus chercher, cette fois, à jouer les conciliateurs entre les deux capitales opposées.
Opposées d’abord, actualité oblige, sur la présidentielle libanaise. Que les Saoudiens veulent à tout prix voir s’organiser. Alors que les Syriens, et c’est là un euphémisme, ne sont pas pressés du tout. Car ils pensent qu’en l’absence d’un chef d’État libanais, le tribunal international, leur bête noire, aurait de bonnes chances de capoter. Sans compter que le vide institutionnel leur permet, via ses alliés locaux, de maintenir la pression sur toutes les parties concernées, USA en tête. C’est du moins ce qu’ils croient, bien que Washington ne cesse de leur répéter que le Liban n’est pas négociable.
Toujours est-il que les Syriens pourraient choisir de sauver leur sommet, en facilitant in extremis la présidentielle libanaise. Quitte à rallumer ensuite le brasier, à travers le blocage de la mise en place d’un nouveau gouvernement à Beyrouth. Cette tendance à la détente avant le 11 se reflète dans les propos que tiennent en privé nombre de pôles opposants. Ils indiquent en effet qu’ils souhaitent une solution rapprochée. Affirmant même qu’ils sont prêts à des concessions à cette fin. Façon plaisante de présenter les choses, dans la mesure où il s’agirait surtout d’atténuer des surenchères abracadabrantes.
Lassitude
Tous les plafonds, tous les records ayant été crevés, la majorité a fait savoir qu’elle ne peut matériellement plus, de son côté, rien céder. Après avoir renoncé à un cabinet unilatéral ainsi qu’à l’élection à la moitié plus un, après avoir retiré ses propres candidats, après avoir renié ses engagements de refuser l’amendement de l’article 49 C et de recourir à un militaire, après avoir admis le principe des quotas ainsi que de législatives accélérées, elle ne peut plus rien donner. Si ce n’est livrer derechef le Liban pieds et poings liés à la tutelle syrienne, doublée cette fois d’une mainmise iranienne, via le Hezbollah et Amal.
Un détail qui a son importance : l’opposition, par la bouche de son négociateur accrédité, le général Michel Aoun, fait savoir que l’option de consensus Michel Sleimane deviendrait caduque en cas de rejet définitif de ses conditions. Malgré cette annonce, les opposants affirment en privé que ce sont les loyalistes qui ne veulent pas de cette candidature. Ajoutant que le 14 Mars s’est piégé lui-même en la présentant.
Bien entendu, les opposants soutiennent que ce sont les Américains qui torpillent la présidentielle libanaise, brandissant la menace de leur flotte au large, pour cibler la Syrie, l’Iran, la résistance et paver la voie à l’implantation. Les loyalistes répondent que si les USA sabotent, le meilleur moyen de les contrer c’est encore d’élire Sleimane au plus vite. Sans conditions préliminaires rédhibitoires. Concernant les cris d’orfraie relatifs au destroyer USS Cole, les majoritaires rappellent qu’il y a peu de temps, des manœuvres maritimes syro-russes ont eu lieu sans que personne ne dise rien. Tout comme personne ne s’est vraiment alarmé des incidents dans le détroit d’Ormuz entre bâtiments iraniens et américains.
Quoi qu’il en soit, l’on attend Moussa sous peu. Il doit évoquer les préparatifs du sommet et reprendre langue avec les protagonistes libanais, Berry d’abord. Pour voir ce qu’il a en tête.
Philippe ABI-AKL
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Pour le moment, cependant, ce que...