Résistance ? C’est désormais la majorité qui en fait. Sa coupe étant pleine, ou plutôt ayant bu le calice jusqu’à la lie, elle se braque et ne veut plus faire de concessions. En réalité, elle ne peut plus en faire la moindre sans que cela ne se traduise par un rétablissement de la tutelle syrienne. Sous une forme relativement camouflée au départ. Mais qui risque de se transformer rapidement, disent les loyalistes, en un cauchemar pire que le précédent. Car, ajoutent-ils, si dès à présent, et sans avoir encore emporté le morceau, Chareh claironne qu’il est au Liban plus fort aujourd’hui que du temps de Ghazalé, on imagine ce que serait la suite. Halte au chantage, c’est le slogan que martèlent en chœur les pôles de la majorité. Ils rappellent que pour sauver les meubles, et la patrie, ils ont cédé sur beaucoup de points importants. Comme l’amendement constitutionnel, le recours à un militaire aux dépens de leurs propres candidats. Ou comme le droit démocratique non seulement d’élire mais aussi de détenir seuls le pouvoir exécutif. Sans compter les broutilles légales comme ne pas saisir la justice au sujet des squatters du centre-ville. Ou la fermeture de la Chambre. Ou la vraie-fausse démission des ministres opposants. Une volonté d’entente, d’ouverture d’autant plus méritoire, soulignent-ils, que pendant ce temps, les assassinats, les attentats, les troubles, les provocations sanglantes et Nahr el-Bared se succédaient.
Le dernier geste d’ouverture des loyalistes a été d’accepter de discuter de la formation d’un cabinet dit d’union nationale, sans exiger que le débat ne s’engage qu’après la présidentielle. Mais dans ce cadre, ils s’accrochent fermement au 13/10/7 et refusent d’accorder le tiers de blocage à l’opposition. En insistant pour la concrétisation accélérée du consensus réalisé autour de la personne du général Sleimane. Afin de mettre un terme à ce vide institutionnel, qui épuise le pays et le déstabilise.
Complexité
Ils avancent que la logique de la situation commande une telle démarche commune. Et que la logique tout court interdit de réaliser un package deal d’un seul coup, et d’un jour à l’autre comme le réclame l’opposition. Car le contentieux local reste truffé d’une multitude de problèmes complexes, ardus, dont le traitement nécessite des mois, voire des années. Des différends structurels politiques, mais aussi socio-économiques ou même culturels. Pour couronner le tout, relèvent les loyalistes, de sévères divergences séparent souvent, sur bien des dossiers ou des projets, des formations ou des pôles appartenant à un même camp. Pour donner un exemple récent : à Moussa qui lui rappelait l’appui de Berry à la formule des trois 10, Aoun a répondu que c’est lui, et lui seul, qui est mandaté par le front d’opposition pour négocier.
En outre, des variations, voire de brusques changements de cap, peuvent survenir à tout moment. Ainsi, le 5 octobre dernier, Nasrallah soutenait que la personne du président compte beaucoup plus qu’un accord sur un programme. De même, Berry en lançant son initiative dite de Baalbeck, parlait d’un président de consensus et non d’un package deal. Et même rien, à l’époque, sur le gouvernement d’union. Or ces deux pôles affirment à présent que c’est ce panier d’ensemble qui seul importe.
Les alliances peuvent du reste beaucoup changer après l’élection d’un nouveau chef de l’État. Avec l’émergence d’une troisième force, le parti du président. Ou encore à l’occasion des prochaines législatives. Déjà, comme le notent les loyalistes en se délectant, on constate que les trois principaux pôles de l’opposition, Nasrallah, Berry et Aoun, ne se réunissent jamais. Et que leurs entourages font état de dissonances sur la composition du prochain cabinet. Comme au sujet de l’adoption de la loi électorale de 1960.
Garanties écrites
Les risques et aléas d’une mutation politique, d’une redistribution des cartes, les prosyriens et leurs alliés en sont bien conscients. Aussi les voit-on rajouter à leurs conditions obstructionnistes des demandes leur assurant des acquis intangibles. En précisant à ce propos qu’il leur faut des garanties couchées noir sur blanc. Revendication défendue par Michel Aoun lors des rendez-vous place de l’Étoile en présence de Moussa. Ce à quoi la majorité répond que questions et réponses diverses peuvent sans doute être échangées dans un cadre de dialogue officieux, comme la rencontre à quatre. Mais que des assurances, il ne peut en être fourni que dans le cadre des institutions officielles. Et dans le strict respect de cette Constitution que les propositions opposantes écornent volontiers.
À leur avis, on ne peut dès lors qu’appliquer la bonne vieille méthode Kissinger du pas à pas. D’un processus de décantation par étapes. C’est ce que recommande d’ailleurs Amr Moussa, en invitant les parties libanaises à commencer par donner corps au premier alinéa de la lettre arabe, l’élection d’un président.
Mais pour tout dire, on l’a bien vu place de l’Étoile, les protagonistes ne semblent pas disposés à résoudre la crise de sitôt. Au contraire, ils rivalisent d’ardeur pour la compliquer davantage par leurs surenchères et leurs contre-conditions. Et au stade où ils en sont arrivés, aucun professionnel, aucun observateur ne s’aventure à prédire une élection le 11 mars.
Et la plupart estiment que si présidentielle libanaise il doit y avoir, ce ne serait pas avant juin. Le temps, peut-être, qu’il se forme un comité de médiation euro-arabe, de premiers contacts ayant lieu à ce propos, selon des dépêches diplomatiques déterminées.
Mais alors le sommet arabe dans un mois ? Les mêmes sources informées croient savoir qu’il aura bien lieu à Damas, même si le nombre de participants devait être réduit du fait d’une bouderie visant le régime syrien. Ce qui signifie que Moallem disait vrai quand il affirmait que la Syrie n’allait pas sacrifier ses intérêts (au Liban) pour sauver la conférence. Cependant, sur ce point aussi tout peut encore changer à n’importe quel moment. Car les amis communs de Damas, de Ryad et du Caire n’ont pas encore interrompu leurs efforts de conciliation.
Philippe ABI-AKL
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