Sixième semaine de 2008.
Impétueux Nasrallah Sfeir… Les vacuités et autres tares de ce pays, la bêtise génétiquement ancrée dans les neurones brinquebalants de la grosse majorité des responsables chrétiens, toutes tendances confondues, ont obligé cet homme à endosser, mille fois plus que n’importe lequel de ses prédécesseurs, le plus haïssable des costumes pour un serviteur de l’Église : celui de leader politique. Ainsi soit-il. Parce que ne voilà-t-il pas le patriarche maronite, auquel on reprochait souvent, jusque dans ces colonnes, une frilosité qui s’est finalement avérée être un excès de patience et que d’aucuns, jubilant, ricanant de leurs hauteurs zghortiotes ou d’ailleurs, se hâtaient de confondre avec de la faiblesse, ne le voilà-t-il pas, ainsi, qui brise les digues, qui dynamite toutes formes de langue de bois, et qui va jusqu’au bout de ce rôle bigger than life devenu le sien : le gardien de la maison Liban.
En mettant le doigt là où cela fait (le plus) mal : Aoun a changé, le Hezbollah est un problème ; en prévenant d’éventuelles sinistres rééditions : le Liban ne peut supporter deux armées, la Syrie n’hésitera pas à revenir si certains lui facilitent la tâche ; en renvoyant, toutes proportions gardées, les uns et les autres à leurs faiblesses respectives : certaines personnes œuvrent pour les intérêts de la Syrie et de l’Iran quand d’autres font des efforts dans l’intérêt de l’Occident, notamment la France et les États-Unis, et, surtout, en s’imposant comme un visionnaire accompli, en évoquant une kosovarisation de moins en moins improbable du Liban si la situation restait en l’état, le patriarche maronite réancre infiniment Bkerké au cœur de la mécanique de survie de ce pays et impose l’unique équation possible : c’est grâce à Bkerké que le Liban existe dans ses frontières actuelles / c’est en écoutant Bkerké que le Liban les préservera.
Nasrallah Sfeir est entré dans le millénaire en ajoutant à son pourpre cardinalice l’habit, visiblement taillé sur mesure, d’homme d’État ; désormais, il faudra compter aussi avec le treillis du résistant.
L’histoire est gueuse. Pas Marie-couche-toi-là pour un sou, elle sait mieux que quiconque trier, garder, jeter – et, mieux que quiconque, se souvenir : au moment où l’homme d’Église Nasrallah Sfeir devient le premier des résistants, le porte-voix d’une frange populaire énorme et arc-en-ciel, chrétienne, sunnite, chiite et druze, deux (des nombreux) symboles de la Résistance, avec ce R majuscule propre aux concepts, que sont Hassan Nasrallah et Michel Aoun finissent de se débarrasser, définitivement, en public et sans aucun état d’âme, des derniers lambeaux de leur vêtement de résistants. En gardant, bien entendu, leurs armes – toutes leurs armes : celles à feu et celles de chair.
L’histoire est gueuse. Au-delà de la volonté du patron du Hezb et du chef du CPL d’opérer le hold-up politique du siècle ; au-delà du sentiment d’omnipotence de l’un et de l’auto-aveuglement inouï de l’autre ; au-delà de cette alliance ostentatoire et quasi fusionnelle de la carpe et du lapin, il y a eu, mercredi soir, au cours de ce Wedding Folies télévisé d’anthologie, entre deux ou trois regards énamourés, quatre ou cinq quêtes du père, il y a eu, craché aux rétines et aux tympans des téléspectateurs, un des pires marchés aux dupes, un miroir aux alouettes mille fois brisé, un des pires pièges à cons vu et entendu depuis des lustres : la laborieuse, l’interminable, la pesante et vaniteuse explication de texte du document d’entente Hezb-CPL – cette somptueuse supercherie, uniquement destinée à assurer au premier une dimension, une couverture nationales, en contrepartie, soi-disant, du fauteuil présidentiel au second (lequel trouverait même à redire et imposerait de nouvelles et rédhibitoires conditions même si la majorité lui proposait Baabda sur un plateau d’argent)…
Une revancharde alliance d’exclus qui n’ont absolument rien en commun, hors ce qu’ils appellent leurs infinies frustrations ? Si seulement : dans leurs délires mono et mégalomaniaques, Hassan Nasrallah et Michel Aoun entendent faire imploser le système libanais, aboutir à son anamorphose et le remplacer par un modèle dont ils ignorent jusqu’à la nature ; seulement savent-ils que, pour faire fonctionner cette nouvelle machine, pour nourrir cette matrice anthropophage qu’ils veulent créer, il leur faudra s’appuyer sur une armée d’âmes mortes, sur de la matière humaine délavée du cerveau, seulement prête à devenir l’explosif outil, dans les rues et sur les places, de leurs fantasmes fascisants. Sauf qu’ils semblent oublier qu’ils ne sont ni dans un film de science-fiction ni dans un IIIe Reich, et que les Libanais, aussi gloutons soient-ils de dividendes de pétrodollars de toutes nationalités, aussi silencieux, obéissants et terrorisés soient-ils face à l’intimidation armée, aussi mendiants d’idoles soient-ils, restent, dans un camp comme dans l’autre, des… Libanais.
Tout ce qui était demandé à Hassan Nasrallah, à Michel Aoun et à leurs petits copains jusqu’aux prochaines législatives, c’est-à-dire jusqu’en 2009, c’était de jouer proprement, dans les règles et dans les arènes institutionnelles, cette prépondérante, cette indispensable mission d’opposition démocratique, d’être ce contre-pouvoir que le plus fanatique des pro-14 Mars devrait exiger. Tout ce qu’ils font, c’est vitrioler, dynamiter, saigner ; sans se rendre compte un seul instant que leur faustienne expérience finira sans doute aucun par scier la branche sur laquelle ils sont vautrés et par les suicider, eux, leur document d’entente, leurs ouailles et tout le Liban avec.
Il est, effectivement, risibles, pathétiques, des amours qui tuent : pour s’en être sorti, pour les avoir publiquement regrettées, dénoncées, pour en avoir connu toutes les amertumes, toutes les douleurs, jusqu’à la perte du père, Walid Joumblatt ne pouvait être de meilleur conseil. Encore faut-il l’entendre : les ventres boulimiques n’ont pas d’oreilles ; leur en grefferait-on qu’ils les boucheraient.
Ziyad MAKHOUL
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Impétueux Nasrallah Sfeir… Les vacuités et autres tares de ce pays, la bêtise génétiquement ancrée dans les neurones brinquebalants de la grosse majorité des responsables chrétiens, toutes tendances confondues, ont obligé cet homme à endosser, mille fois plus que n’importe lequel de ses prédécesseurs, le plus haïssable des costumes pour un serviteur de l’Église : celui de leader politique. Ainsi soit-il. Parce que ne voilà-t-il pas le patriarche maronite, auquel on reprochait souvent, jusque dans ces colonnes, une frilosité qui s’est finalement avérée être un excès de patience et que d’aucuns, jubilant, ricanant de leurs hauteurs zghortiotes ou d’ailleurs, se hâtaient de confondre avec de la faiblesse, ne le voilà-t-il pas, ainsi, qui brise les digues, qui dynamite toutes...