Une table ronde, intitulée « Peut-on parler d’éthique aujourd’hui ? » et dirigée par le RP Jean Ducruet s’est tenue vendredi dernier à l’Hôtel-Dieu de France, à l’occasion de l’inauguration de l’auditorium Nadège et Henry Obegi. Cette table ronde était animée par Nasri Diab et Sami Richa (qui ont planché sur l’éthique en médecine et dans le monde financier), ainsi que par l’ancien député Salah Honein, qui a naturellement consacré son intervention sur l’éthique en politique, et dont voici le texte :
« La politique est un aspect fondamental de la vie humaine. C’est un ensemble organisé des procédés du pouvoir destinés à identifier et à résoudre les conflits intérieurs et extérieurs, et à assurer une gestion saine des affaires publiques, ainsi qu’une bonne gouvernance à tous les niveaux de la société.
« Pour ceci, il s’agit de comprendre la vie des femmes et des hommes en communauté, et de s’intéresser aux groupements dans lesquels il existe un pouvoir plus ou moins réfléchi, c’est-à-dire pas suffisamment questionné par les membres des différentes communautés, et où des conflits et des luttes existent entre une pluralité d’unités politiques, dont chacune est assez forte pour repousser les autres, et dont aucune n’est assez puissante pour pouvoir les soumettre à son pouvoir. Notre société politique a vite fait d’écarter ce travail laborieux dès que, très tôt, elle a découvert la multiplicité des formes dans lesquelles s’exerce le pouvoir, sans pour autant s’intéresser à la question de son usage, bon ou mauvais. À la place, elle a consacré la lutte pour le pouvoir : chacun désire les avantages que son détenteur en retire. Richesse, considération et toutes les satisfactions des désirs humains.
« Résultat : ce qui est généralement offert par la classe politique est une technique pour la conquête d’un pouvoir désacralisé. D’où la question jadis posée par Socrate : la simple volonté de conquérir le pouvoir en vue de la satisfaction des désirs définit-elle un but à l’action politique ? Ce genre de volonté en est parfaitement incapable, car les désirs des individus sont par essence contradictoires et ne peuvent que conduire à des luttes intestines et à la destruction de l’unité. Alors que le principal bien de l’État est son unité même, qui ne sera atteinte qu’en plaçant l’intérêt général au-dessus de tout intérêt particulier ou de groupe. L’unité est aussi atteinte par un dialogue ouvert, mais structuré, qui révèle et extirpe les préjugés dogmatiques des uns et des autres, ce faux savoir qui tend vers l’extrémisme et exacerbe les divisions. Car l’extrémisme ne s’oppose pas seulement à l’unité, mais encore à la culture libérale. De surcroît, il met en cause l’humanité même de l’homme. Il est même la négation de l’humanité de l’homme.
« Par ailleurs, en politique, il ne faut jamais perdre de vue que l’objectif ultime reste le citoyen, et que c’est l’“ humanité ” de toute action ou décision politique qui détermine sa justesse. Rabelais prévenait déjà de toute science sans humanité par son célèbre : “ Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ”. Peut-on transposer et affirmer que “ politique sans éthique n’est que ruine de l’État ” ?
« Sans aucun doute, car cette politique sans éthique se transforme en opportunisme et affairisme qui ne sont que matière à décomposition de toute structure étatique. Aussi, faire de la politique ne peut se réduire à exercer un pouvoir par la force. Rousseau avait bien dit : “ Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir ”. D’où l’aspect moral de la politique qui exige, pour atteindre ses objectifs, des valeurs dont la propagation est bien plus utile et durable que l’expansion d’une force brutale et éphémère.
« En effet, l’exercice de la politique nécessite une autorité qui ait l’aptitude à se faire respecter et obéir, par opposition à la domination qui ne peut faire appliquer ses décisions que par la force. Or, pour avoir cette autorité politique, des règles de conduite doivent être respectées. Elles doivent se ramener à un souci permanent de liberté, de justice, de probité, de transparence, de démocratie, de droits de l’homme, de dialogue, de tolérance, d’obligation de résultats… Par ailleurs, l’éthique en politique est indispensable pour mettre en évidence qu’il est possible d’avoir de meilleurs liens entre les gouvernants et les gouvernés, que ce soit par la qualité et la compréhensibilité des discours politiques, ou par la volonté de faire participer plus activement la société civile à l’entreprise politique, ou par un rendement politique meilleur et plus efficace qui se répercute positivement sur les résultats escomptés. Car l’éthique en politique concerne aussi les pratiques politiques quant à la qualité du travail rendu. Par exemple, un député se doit de remplir pleinement son rôle au Parlement : assister aux commissions et aux assemblées plénières, légiférer, étudier le budget, contrôler l’action du gouvernement. Aussi, doit-il lui-même appliquer les lois ; se comporter d’une manière, dans l’exercice de sa mission, qui démontre le respect du patrimoine et de la Constitution ; défendre et réaliser des projets concernant, par exemple, les droits de l’homme, l’éducation ou l’environnement.
« La classe politique doit aussi accepter et comprendre le fait qu’autrui n’est pas moi, et qu’autrui n’est pas une chose que l’on peut posséder. Il ne faut non plus définir autrui par une quelconque caractéristique ou image. Dès l’instant où l’on qualifie autrui par un attribut, qu’on le fait entrer sous un concept, autrui en tant que tel se dénude de sa personne de citoyen et devient un contenu qualifié, un “ quelque chose ” connu à partir d’une étiquette quelconque à laquelle il est soumis et qui le positionne en cible idéale pour des attaques gratuites. Par ailleurs, serait-il éthique de réduire toute une action politique, tout un projet politique et toute une ambition politique au seul label d’une personne uniquement, idéalisée, mystifiée ou divinisée par une propagande systématique qui nous rappelle, sous d’autres cieux et en d’autres temps, ce qu’écrivait le philosophe allemand Martin Heidegger : “ Que non pas des thèses et des idées soient les règles de votre être. Le führer lui-même et lui seul est le présent et l’avenir du peuple allemand. ” « Tout ceci nous fait réaliser que la responsabilité politique n’est pas aquisition de droits exceptionnels, mais conscience d’exceptionnels devoirs. Aussi, le rôle de la raison dans les jugements politiques est essentiel afin qu’ils prennent en compte le tissu social, en vue d’essayer de trouver une harmonie entre les différents pôles de la scène politique. En effet, la politique peut déterminer les relations humaines, comme elle peut en être influencée. L’harmonie demeure donc un objectif important de l’éthique en politique. Il s’agit de la rechercher et de la promouvoir pour empêcher les excès économiques, religieux ou autres qui risquent de créer souffrances et injustices. « Dans notre pays du Cèdre, il y a toujours une crise de confiance aiguë des citoyens dans la capacité des institutions et des hommes d’incarner leurs préoccupations et de réaliser leurs ambitions. Une crise quant au sens même de la politique, de sa capacité d’agir sur le réel. La politique s’estompe si elle n’est pas porteuse d’espérances, de rêves, d’utopies, mais aussi de résultats concrets. On constate un évident désintérêt des Libanais de la “ chose publique ”. Ils reprochent aux politiciens le déclin du discours politique qui devient agressif et improductif, l’absence de débat démocratique constructif, ainsi que l’évaporation des normes démocratiques traditionnelles, avec lesquelles les Libanais voient s’évaporer, aussi, leur avenir.
« Pour conclure, une question s’impose. Nos politiciens se rendent-ils compte qu’ils sont là pour servir les citoyens et non les asservir ? Ce n’est qu’à partir de cette prise de conscience initiale et néanmoins vitale que le chemin de l’éthique pourra être entamé, puis pratiqué. »
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« La politique est un aspect fondamental de la vie humaine. C’est un ensemble organisé des procédés du pouvoir destinés à identifier et à résoudre les conflits intérieurs et extérieurs, et à assurer une gestion saine des affaires publiques, ainsi qu’une bonne gouvernance à tous les...