Cinquantième semaine de 2007.
Premier martyr pour la première présidence après tous ceux, du 14 Mars, morts pour l’indépendance et la souveraineté ; tué à Baabda pour que Michel Sleimane n’accède pas à Baabda, François el-Hajj aura eu cette bien rachitique consolation : réunir côte à côte, dans une sinistre photo de famille, les ténors de la majorité et de l’opposition. Drôle de Cluedo : la question n’est pas de savoir qui a tué le docteur Lenoir, ni dans quelle pièce, ni avec quelle arme, mais bien de trouver, clairement, qui ne veut pas d’un successeur à Émile Lahoud. Plus encore : qui ne veut pas que Michel Sleimane succède à Émile Lahoud – sachant que tout le monde a dit oui à la candidature du patron de l’armée.
À commencer par le bouleversé, pas encore bouleversant Michel Aoun : si sa douleur, sincère, fulgurante, ne le réveille pas, plus rien ne pourra le faire. Un seul catalyseur possible, en l’absence de toute mesure coercitive de la communauté internationale contre le régime des Assad : cette douleur. Une douleur transfigure, une douleur transcende. Mais visiblement pas celle du chef du CPL. La sienne l’emmure, le prive de tout discernement, pousse son obstination jusqu’à d’insensés culs-de-sac : impossible, sinon, d’expliquer cet assourdissant silence à la suite des propos de Farouk el-Chareh ; impossible, sinon, de comprendre cet entêtement à vouloir vider la première présidence du très peu de substance qu’Émile Lahoud a bien voulu lui laisser (ce OK pour Sleimane mais à condition que son mandat expire aux prochaines législatives est inouï) ; impossible, sinon, d’envisager cette solidarité post-funérailles avec les communiqués de Naïm Kassem et de Ali Hassan Khalil ; impossible, sinon, d’analyser son acceptation sans réserve(s) apparente(s) d’être l’alibi, le prétexte du Hezbollah et des Assad.
À la douleur de Michel Aoun, il manque cruellement le courage, la volonté et la prise de conscience ; tellement, que cela a fini par déteindre sur ses féaux, notamment chrétiens : toujours en l’absence de toute mesure coercitive de la communauté internationale contre le régime des Assad (n’est pas Jacques Chirac qui veut et le pouvoir de persuasion d’Israël est énorme), Nehmetallah Abi-Nasr, Sélim Aoun, Pierre Daccache, Ibrahim Kanaan, Georges Kassarji, Youssef Khalil, Farid el-Khazen, Camille Khoury, Walid Khoury, Camille Maalouf, Edgar Maalouf, Ghassan Moukheiber, Chamel Mouzaya, Nabil Nicolas, Sélim Salhab, Élie Skaff et Gilberte Zouein pourraient faire la différence, sauver un pays (le comble : en arriver à se féliciter de la position, de la rébellion de Michel Murr et de son allié Hagop Pakradounian…). Les députés aounistes ont reçu leur mandat des électeurs ; ni syriens, ni turkmènes, ni cubains, ces électeurs sont kesrouanais, metniotes, jbeilotes, zahliotes, c’est-à-dire libanais : ils donnent leur voix à des êtres humains, à des députés, majeurs, vaccinés, fiers, responsables et pas à une idole, pas aveuglément, pas contraints, pas à des clones, pas à des amrak sidna, des oui mon général…
Pauvres électeurs, d’ailleurs, qu’ils soient du Nord ou du Sud, de Beyrouth ou de province : obsédés par une minimale normalisation, par l’aboutissement, enfin, de ce scrutin mille et une fois reporté, reportable, affolés par le cours des choses et dégoûtés par une classe politique dans sa quasi-totalité, les voilà obligés, ces électeurs, à méditer la même phrase, déclinée en deux temps, de Rabieh puis de Damas : Qu’il n’y ait pas d’élection au Liban ne signifie pas que c’est la fin du monde (Chareh) ; Faites la fête mes braves, nous nous reverrons l’année prochaine (Aoun).
C’est pas sot, finalement : à quoi sert un président ; à quoi sert d’assurer un successeur à Émile Lahoud ; à quoi sert d’endiguer l’infinie perte de vitesse politique des chrétiens ? Finalement : à rien. Mieux vaut, effectivement, festoyer. N’est-ce pas : penser aux cadeaux sous le sapin : une robe Lacroix et une paire de Louboutin pour elle, un aller-retour Beyrouth-Las Vegas et deux cravates Hermes pour lui, la nouvelle PSP et/ou un petit chiot pour les enfants, les derniers Éric Reinhardt et Christophe Donner pour les amoureux des mots, une compil Truffaut et un coffret Bowie pour les autres, un pachmina en crochet pour la vieille grand-tante, des baguettes de sushi en onyx-émeraude made by Philippe Stark pour les plus hystériques. N’est-ce pas : penser aux menus : dinde farcie aux morilles, filet au foie gras et romarin (une bonne idée mine de rien), salade de crevettes du Vermont, balila au poivre vert de Hong Kong, balthazars de Krug, un praliné à la framboise avec coulis de courgettes (il faut oser), enfin, penser aux ventres. Parce qu’il n’y a rien de plus con, n’est-ce pas, que de penser à la présidentielle en décembre… Avril 2008, juillet 2009 ou même octobre 2012 seraient tellement plus indiqués.
Lundi est le jour de la dernière chance pour le Liban ; ceux qui prendraient le risque de gâcher cette dernière chance se couperont définitivement d’un certain nombre de pays, au premier rang desquels la France : enfin – enfin ! – une chiraquerie de l’Élysée ; il n’est jamais trop tard, et Nicolas Sarkozy serait bien inspiré d’inviter ce week-end, avant lundi, son prédécesseur, à un dîner à la Lanterne, à une course de vélo en Mayenne, à un jogging à Brégançon : c’est Noël, et, à en croire Michel Aoun, il faut… faire la fête.
Ziyad MAKHOUL
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Premier martyr pour la première présidence après tous ceux, du 14 Mars, morts pour l’indépendance et la souveraineté ; tué à Baabda pour que Michel Sleimane n’accède pas à Baabda, François el-Hajj aura eu cette bien rachitique consolation : réunir côte à côte, dans une sinistre photo de famille, les ténors de la majorité et de l’opposition. Drôle de Cluedo : la question n’est pas de savoir qui a tué le docteur Lenoir, ni dans quelle pièce, ni avec quelle arme, mais bien de trouver, clairement, qui ne veut pas d’un successeur à Émile Lahoud. Plus encore : qui ne veut pas que Michel Sleimane succède à Émile Lahoud – sachant que tout le monde a dit oui à la candidature du patron de l’armée.
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