Neuf ans après son élection à la magistrature suprême, et trois ans après la prorogation de son mandat qui a lancé la vague des assassinats et autres attentas qui ont ébranlé le pays, l’on peut désormais accoler l’épithète « ancien » au titre de président d’Émile Lahoud. Mais l’ancien chef de l’État et ancien patron de l’armée a semé la confusion, jusqu’à la dernière minute de son mandat, en diffusant un communiqué ambigu, suggérant qu’il aurait proclamé l’état d’urgence. Sans oublier d’exploiter une dernière fois la popularité démesurée dont jouit désormais l’armée, grâce à la surenchère politique dans le dossier de Nahr el-Bared, pour renforcer l’illusion selon laquelle sa sortie de Baabda aurait un impact sur le terrain.
Mais heureusement qu’à cet égard, le verdict de la Constitution est sans équivoque. L’article 65 de la Loi fondamentale statue explicitement que la proclamation de l’état d’urgence relève du strict apanage du Conseil des ministres, « autorité à laquelle sont soumises les forces armées », toutes les forces armées. D’autant que ce même cabinet, légalement et constitutionnellement formé, et ayant obtenu la confiance de la Chambre avant que son président ne décide de condamner ses portes, exerce aujourd’hui d’office et de plein droit les pouvoirs du président de la République, à titre intérimaire. Bien que poreuse et perméable à toutes sortes d’interprétations, au bon gré de son lecteur, la Constitution de la République libanaise n’admet aucunement le vide, dans son article 62. Ceux qui sont aisément pris de vertige peuvent se ressaisir.
La conférence d’Annapolis
Mais si le départ d’Émile Lahoud s’est déroulé sans problèmes, le chemin de l’échéance présidentielle demeure long et semé d’embûches. Après Washington, New York, Paris, Genève, le Vatican, Rome, Le Caire, Istanbul, Ryad, Moscou, Damas et Téhéran, l’insaisissable échéance arpentera les chemins d’Annapolis, cette semaine.
Le lien entre la retardataire conférence de paix de l’Administration Bush et le scrutin présidentiel libanais se renforce jour après jour. Il va sans dire que les représentants des pays concernés par le conflit israélo-arabe, dont les répercussions sur l’arène libanaise ne sont plus à démontrer, depuis 1948, tâcheront d’incorporer la question de la présidentielle à l’agenda de leurs concertations précipitées.
Certes, la conférence d’Annapolis ne réglera pas un conflit vieux de soixante ans, où la mythologie religieuse se mêle inextricablement aux enjeux de la géopolitique et de l’ordre mondial. Mais la réunion n’irait pas sans définir l’orientation de la politique occidentale au Proche-Orient et clarifier les alliances et les rapports de force dans la région. Et le régime syrien, menacé d’effondrement ou du moins d’amputation, dans le sillage du tribunal international, n’a pas raté l’occasion de sortir de son isolement international, sans se départir de son alliance avec les mollahs de Téhéran, dans le giron desquels il a trouvé refuge.
Les caciques de Damas se sont invités à la conférence de paix, monnayant la préservation du statu quo au Liban, après le départ de l’ancien président Émile Lahoud. Et le régime baassiste continuera de préserver jalousement les clefs de la présidentielle et donc celles de la stabilité du Liban, en contrepartie de la garantie qu’il attend impatiemment depuis le vote de la résolution 1595. Une promesse internationale de préserver la stabilité du régime des Assad. En effet, il est fort peu probable que la communauté internationale facilite la chute d’un régime avec lequel elle a entamé des négociations. Si la réunion d’Annapolis ne rendra pas le Golan à la Syrie, du moins pas à court terme, elle pourra toutefois étayer la charpente d’un régime miné par l’accumulation des erreurs explosives qu’il a commises.
Sur le plan interne, frappante est la divergence des points de vue entre le Hezbollah qui a appelé au boycott de la conférence de paix et ses alliés damascènes qui se sont empressés de tamponner le visa américain sur leurs passeports. Le paradoxe entache également le discours même du parti de Dieu, dont les ténors ont à moult reprises reproché au gouvernement de chercher à désarmer la « résistance », sans entreprendre la moindre démarche diplomatique pour régler la question des fermes de Chebaa. Mais le Hezbollah a ensuite refusé les négociations, lorsque l’occasion de les amorcer s’est présentée, et dénié toute légitimité aux représentants du Liban à la conférence de paix.
L’unification de la rue chrétienne
Néanmoins, le parti de Dieu, comme le montre la déclaration hier de son vice-secrétaire général, Naïm Kassem, s’est accordé avec le régime baassiste pour se placer sous l’égide de Rabieh, dans le dossier présidentiel. Cette position pourrait constituer un précieux prétexte, permettant de lancer la balle dans le camp chrétien, d’exploiter la recrudescence de la surenchère chrétienne et d’adresser un coup communautaire au gouvernement de Fouad Siniora.
Depuis quelques semaines, une source proche des milieux du CPL avait indiqué à L’Orient-Le Jour que le député Michel Aoun préfère que le gouvernement Siniora exerce les prérogatives de la magistrature suprême, en cas d’échec du scrutin présidentiel, plutôt que la majorité procède à l’élection d’un président à la majorité absolue. Ceci accorderait une marge de manœuvre au CPL pour attaquer la majorité, en la personne de Fouad Siniora, à travers l’angle de la représentation des chrétiens au sein des hautes sphères de la République, selon la source précitée.
Et c’est dans le sens de l’unification de la communauté chrétienne derrière un seul chef que s’est orienté le discours du CPL depuis le 23 novembre. En effet, le parti du député Aoun a été jusqu’à dénoncer hier l’accueil qui a été réservé au Premier ministre à Bkerké. Et, de son côté, Michel Aoun, qui a convoqué les figures chrétiennes à Rabieh en début de semaine, a estimé hier qu’il est « le patriarche politique de la rue chrétienne » et que « le patriarcat maronite ne peut jouer qu’un rôle de conseiller à cet égard ». « Le chaos organisé est fait pour droguer les Libanais afin de maintenir le pouvoir actuel, mais nous ne permettrons pas à celui qui représente l’instrument de l’usurpation du pouvoir de se reposer. Ce calme sera bientôt ébranlé », a-t-il ajouté.
Il est donc évident que, face à l’équilibre de forces qui s’est établi entre sunnites et chiites, ne serait-ce qu’en termes d’effectifs, et en dépit de l’armada dont dispose le Hezbollah, les germes de la discorde sont en train d’être inoculés à la rue chrétienne. La multipolarité de cette rue, ultime espoir de démocratie confessionnelle, s’il en est, face à l’existence de leaderships monolithiques au sein des autres communautés, a été pervertie par les enjeux régionaux et confessionnels, et s’est transformée en brèche précieuse pour le retour de la tutelle.
Le calme provisoire pourrait donc être ébranlé par des troubles instigués sous les accoutrements d’un mouvement de revendication sociale, « dépassant le cadre du sit-in », comme l’a souligné le député Aoun. Mais les divisions communautaires font légion au sein de la société libanaise. Et, de surcroît, ces tensions sont exacerbées par les parties qui pourraient appeler à manifester contre la politique économique du gouvernement, quand bien même leur programme économique, élaboré sous forme de points, n’est en rien moins libéral que celui du « haririsme ». Par conséquent, si la Constitution a empêché le vide, certains projets pourront instaurer le chaos. Les évènements de 1988 sont encore gravés dans la mémoire collective libanaise.
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Mais heureusement qu’à cet égard, le verdict de...