En ces journées cruciales, les Libanais souffrent, à l’unisson, de deux maux.
Les Libanais ont le vertige, à force de suivre à longueur de journée les navettes des médiateurs s’employant à dégager un miraculeux consensus. Ils l’ont à force de chercher à démêler le chaud du froid, à force de décrypter le moindre mot, d’analyser la moindre nuance, le plus subtil changement de ton dans la douche écossaise de déclarations télévisées ponctuant chacune des apparitions du ministre français des AE et du secrétaire général de la Ligue arabe. On ne se consolera quand même pas à l’idée que Bernard Kouchner et Amr Moussa eux-mêmes ne s’y retrouvent pas davantage dans ce fouillis de volte-face et perfides crocs-en-jambe, de conditions rédhibitoires, de vetos et contre-vetos censé accoucher d’une élection présidentielle tenue dans les délais constitutionnels (c’est-à-dire dans les prochaines 48 heures) et bénie de toutes les parties.
Plus redoutable encore cependant est le second de ces maux : l’anxiété, un état psychique caractérisé, précise le dictionnaire, par l’attente d’un danger imminent, accompagnée de malaise, de peur, de sentiment d’impuissance. Quel Libanais, qu’il soit d’un bord ou de l’autre, ne se reconnaîtrait aujourd’hui dans cette déprimante définition du Petit Larousse ? Quel citoyen normalement constitué pourrait-il envisager froidement l’une ou l’autre des situations extraordinaires où risque de le plonger, en l’absence d’un arbitrage des institutions, ce choc de volontés, lesquelles ne sont souvent, pour notre malheur, que le reflet de volontés extralibanaises plus implacables encore ?
La présidence au Liban ce n’est pas tout, plaidait lundi un Kouchner à bout de patience et au bord de l’épuisement, comme pour souligner l’importance démesurée et même explosive, prêtée aux enjeux de cette suprême et fuyante élection. Il avait raison, mais en partie seulement. Car s’il est vrai que l’accord de Taëf a sensiblement réduit les prérogatives du chef de l’État, c’est précisément à la faveur de ce scrutin que le pays peut réellement renouer avec l’espoir. Que sera donné le premier coup de pioche d’un gigantesque chantier visant à la réfection, de fond en comble, d’une baraque étatique en ruines. Que pourra être promue, à partir du sommet, une loi électorale équitable, répondant tout à la fois aux besoins, réalités et particularités du pays et dont le produit, sanctionné par le verdict des urnes, ne souffrirait aucune espèce de contestation. Que serait confortée sans équivoque, mais sans défi non plus, une ré-indépendance nationale payée au prix fort, celui du sang.
Ce nouveau départ en suppose évidemment d’autres. C’est samedi prochain, si tout se passe bien, qu’aura expiré un bien long mandat présidentiel entamé dans la grisaille de la tutelle, reconduit dans la morgue brutale de la même tutelle et qui s’achève dans un état de division et de détresse nationales sans précédent depuis la fin de la guerre.
Ce départ-là est plus que bienvenu. Celui du gouvernement, lequel (et si tout se passe bien, une fois de plus) ne devrait plus vaquer qu’aux affaires courantes – fera inévitablement d’autres heureux. N’importe, c’est un Premier ministre d’une stature en tout point exceptionnelle qui a dressé hier, au Sérail, un bilan de son action. Libre à tous, bien évidemment, de prendre pour argent comptant ou non les réalisations de ce gouvernement. On serait même en droit de déplorer plus d’une faille dans les prestations de cette équipe, sans pour autant donner raison à ceux qui lui reprochent de ne pas gouverner, alors qu’ils se sont échinés à l’empêcher de gouverner.
Parce qu’il a exercé le pouvoir dans des circonstances absolument extraordinaires, parce qu’il a dû faire face nuit et jour, avec courage et obstination, à l’offensive conjuguée du terrorisme et des visées totalitaires et hégémoniques, ce n’est pas en termes d’équilibre, de prospérité nationale ou de développement qu’il convient de juger ce tatillon spécialiste des chiffres longtemps confiné dans l’ombre de Hariri père et qui exaspéra les Libanais avec sa hantise des recettes étatiques, ses trouvailles fiscales, et autres TVA.
Liban d’abord ! C’est pour ce slogan, bien qu’encore muet à l’époque, qu’est tombé Rafic Hariri ; pour ce slogan l’ont suivi dans la tombe bien d’autres illustres martyrs ; et la grandeur de Fouad Siniora, c’est de l’avoir solidement, irréversiblement accroché aux portes du Sérail.
Issa GORAIEB
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Les Libanais ont le vertige, à force de suivre à longueur de journée les navettes des médiateurs s’employant à dégager un miraculeux consensus. Ils l’ont à force de chercher à démêler le chaud du froid, à force de décrypter le moindre mot, d’analyser la moindre nuance, le plus subtil changement de ton dans la douche écossaise de déclarations télévisées ponctuant chacune des apparitions du ministre français des AE et du secrétaire général de la Ligue arabe. On ne se consolera quand même pas à l’idée que Bernard Kouchner et Amr Moussa eux-mêmes ne s’y retrouvent pas davantage dans ce fouillis de volte-face et perfides crocs-en-jambe, de conditions rédhibitoires, de vetos et contre-vetos censé accoucher d’une...