Réponse indirecte, mais claire du berger à la bergère : aux pressions internationales, le régime syrien riposte en mettant en branle son équipage, son attelage libanais. La rencontre nationale, ce fer de lance antigouvernemental, repart à l’attaque, en reprenant ses réunions au domicile du président Omar Karamé. En parallèle, ou en concomitance, on ne sait plus trop, le général Michel Aoun se remet à camper sur des positions radicales. Comme si ses retrouvailles parisiennes avec Saad Hariri n’avaient rien donné. Tout indique que l’escalade maintenant réamorcée ne s’arrêtera pas à des déclarations incendiaires. Les diverses franges de l’opposition parlent ainsi de mesures concrètes à venir. Et l’on s’interroge avec inquiétude à ce propos.
Mais pourquoi, mais comment le régime syrien ne se laisse-t-il pas impressionner par les durs avertissements qui pleuvent dru sur sa tête ? Parce que, répondent nombre de professionnels, la présidentielle libanaise constitue à ses yeux un pivot essentiel de son plan de récupération de son espace vital. Pour lui, l’enjeu, d’une importance extrême, est double : rétablir sa mainmise sur la carte libanaise et torpiller le tribunal international, sa bête noire. Il lui faut donc, à tout prix et c’est bien le mot, s’assurer rapidement le contrôle de la scène politico-institutionnelle libanaise.
Rapidement, c’est-à-dire avant la publication de l’acte d’accusation dans l’affaire de l’assassinat du président Hariri, des attentats, des assassinats et autres sinistres exploits terroristes perpétrés au Liban depuis le 1er octobre 2004. Car il sait que, selon de très fortes présomptions, cet acte d’accusation serait particulièrement accablant à son encontre. On dira qu’en tout cas, il n’y pourra rien. Pour la publication du document, c’est bien vrai. Mais ses effets seraient tout à fait différents si le régime syrien disposait au Liban d’un alter ego pouvant enrayer, entraver la bonne marche du tribunal à caractère international, en altérer les verdicts ultérieurs. En jouant sur la procédure, qui est panachée, et en se jouant des juges libanais appelés à siéger au prétoire.
Carte maîtresse
Sur le plan politique, si le régime syrien ne réalisait pas ses visées libanaises, il se retrouverait si affaibli qu’il serait pratiquement mis en demeure de choisir entre le maintien de sa ligne radicale, dans le cadre de son alliance avec l’Iran, et un changement total de comportement. Notamment au Liban. S’il opte pour le premier volet de l’alternative, il risquera d’être confronté à un sérieux danger d’effondrement.
Ayant perdu sa bataille contre le gouvernement Siniora, n’ayant pu réussir à installer un cabinet ami devant organiser des législatives anticipées, le régime syrien se rabat donc sur la présidentielle. Une bataille à deux temps : contrer l’élection d’un indépendantiste, surtout provenant des rangs du 14 Mars. Et obtenir un président libanais favorable ou, à tout le moins, d’une neutralité bienveillante à son égard. C’est-à-dire, de préférence, un neutre insipide qui offrirait en outre l’avantage de ne pas être capable de dynamiser cet État libanais libre que Damas souhaite dynamiter, avec l’aide directe de ses alliés, et indirecte des divisions larvées qui pointent dans les rangs du camp majoritaire sur nombre de points. Un manque de cohésion qui serait exploité à fond lors des prochaines législatives, anticipées ou non. En effet, sous la houlette de Damas, l’opposition présenterait des listes unifiées. Contrairement à la majorité qui irait au scrutin en rangs dispersés, voire opposés en divers secteurs.
Blocage
Cependant, on n’en est pas là, pour le moment, mais à la priorité présidentielle. Dans ce cadre, le régime syrien, toujours via ses alliés, a réussi un exploit remarquable. En faisant en sorte que, pour la toute première fois dans les annales, la question du quorum pose problème. Il s’en sert comme d’un moyen de pression proche du chantage, en vue d’un bazar qui l’avantagerait. Ses suppôts et leurs partenaires déclarent en effet, le plus tranquillement du monde, que le quorum des deux tiers a son prix. Qu’il est affaire de dividendes qui leur seraient versés.
L’on entend ainsi le général Michel Aoun soutenir qu’il ne contribuerait, à travers son important bloc parlementaire, à la tenue de la séance qu’à condition que le 14 Mars appuie sa candidature. Il explique que ce n’est pas par amour du siège présidentiel qu’il souhaite assumer les plus hautes charges de l’État, mais parce qu’il est le seul candidat capable, il en est absolument convaincu, de résoudre les crises que subit le pays. De dénouer en douceur, par exemple, l’écheveau de l’armement du Hezbollah ou des relations avec la Syrie.
De même, le Hezbollah et le mouvement Amal ne font aucun mystère de leur volonté de voir s’installer à Baabda un homme qui serait persona grata aux yeux des Syriens. Faute d’un consensus sur le président allant dans ce sens, ces deux formations refuseraient, également, d’assurer le quorum des deux tiers.
Ce qui signifie, on ne le répétera jamais assez, que la majorité est placée devant un triple choix en tout cas contrariant. Ou elle intronise le général Michel Aoun. Ou elle accepte de retirer ses candidats de la course au profit d’un neutre faisant ipso facto le jeu de Damas et de l’opposition. Ou elle se résigne à voir le pays livré au vide institutionnel, faute de présidentielle. Ou, encore et enfin, elle provoque cette partition politique dont les contestataires la menacent en cas d’élection à la majorité absolue.
Émile KHOURY
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Mais pourquoi, mais comment le régime syrien ne se laisse-t-il...