Qui peut le plus peut le moins. C’est bien la moindre des choses, en effet, que pour sauver le pays du vide institutionnel, les députés de la nation fassent massivement acte de présence lors de la séance d’élection d’un nouveau chef de l’État. Comme ils viennent de le faire, à seule fin d’assurer la routine de fonctionnement de la Chambre. C’est ce que relève, comme tant d’autres, un dignitaire religieux. Ajoutant que, dans le même esprit de sauvetage, il ne faudrait pas d’élection à la moitié plus un. Car alors cela déboucherait non plus sur un vide, mais sur un trop-plein institutionnel tout aussi nocif, avec deux présidents, deux gouvernements et deux Parlements. Autrement dit, sur une partition politique. Avec un risque énorme de violent déchirement…
C’est donc une banale question d’arithmétique, de chiffres dérisoires et terribles à la fois. Les deux tiers légaux de 127, compte non tenu de la virgule sciante, c’est 85. Exactement le nombre de parlementaires présents mardi place de l’Étoile pour la séance dite des commissions. Quant à la moitié plus un, c’est 64. Et malgré les liquidations physiques, la majorité dispose encore, en calculant serré, d’une réserve supplémentaire de quatre ou cinq éléments. De 85 à 70, c’est un rapport de force crucial qui s’établit. Et les Libanais oscillent de la sorte, dur suspense, entre rémission et perdition.
Les Européens qui débarquent demain, les Arabes modérés et même les Iraniens apportent à ce pays en crise un viatique bienvenu. Ils veulent l’aider à franchir le cap de la présidentielle sans encombre, dans les formes et délais constitutionnels. Mais, aide-toi le ciel t’aidera, il est plus qu’évident qu’aucun concours étranger ne peut être utile si chaque camp libanais n’y met du sien. Mieux même, aucune ferme décision extérieure collective ne serait applicable en cas de persistance du blocage intérieur. Il n’est que de se reporter au précédent de 1988, lorsque ensemble Américains et Syriens, soi-disant maîtres absolus du jeu, avaient vainement tenté d’imposer Mikhayel Daher comme président.
Craintes
Côté actualité, la rumeur grandissante d’un report du rendez-vous du 23 octobre au 6 novembre soulage manifestement nombre de députés majoritaires. Ils font notamment valoir qu’étant donné la situation et les périls encourus, il serait révoltant d’exposer la sécurité des membres de l’Assemblée pour rien, pour une séance à vide, sans scrutin à la clé.
Pour ce qui est des positions, elles restent inchangées. Le président Berry, les conciliateurs et Bkerké se doivent de faire évoluer les choses positivement assez vite, car le temps leur est compté. Les loyalistes tiennent au droit d’élection à la moitié plus un. Mais au sein de la majorité, une tendance sportive prend corps ces jours-ci. Ses adeptes proposent qu’en cas d’impasse dans les pourparlers pour un consensus, on laisse la course se disputer jusqu’au bout à la loyale. Même si elle doit opposer des postulants réciproquement considérés, par l’un et l’autre camp, comme étant de défi. À l’instar du général Aoun, de Nassib Lahoud et de Boutros Harb.
Même topo si deux candidats ou plus, pareillement jugés consensuels, devaient rester en lice sans qu’un accord ne se fasse, entre le 14 et le 8 Mars, sur un seul nom. C’est la Chambre qui trancherait, toujours au scrutin secret, comme l’édicte la Constitution. À ce propos, l’opinion connaît déjà les principaux postulants présentés comme consensuels : Michel Eddé, Robert Ghanem, Jean Obeid, Farès Boueiz, Charles Rizk et Riad Salamé.
Quant à l’opposition, elle maintient une exigence première : pas d’élection sans accord préalable. Mais que ferait-on alors ? Les contestataires répondent en se rabattant sur leur vieux rêve : la formation d’un cabinet dit d’union nationale. Seul habilité en termes de légitimité à prendre les rênes en main en cas de vacance présidentielle, affirment-ils. Un gouvernement qui dynamiserait les efforts visant à permettre l’élection d’un nouveau président. Ou qui, en cas d’impasse, organiserait des législatives anticipées. Étant sous-entendu, on revient à la même antienne, qu’il en sortirait une nouvelle majorité parlementaire, issue du 8 Mars et de ses alliés, et que le pouvoir changerait de main. Une Chambre qui élirait le prochain président, pour bien compléter la récupération.
Damas
Ce qui fait immédiatement songer à la tutelle et à la Syrie. Dont le jeu et l’intérêt consistent manifestement à entraver l’installation au Liban d’un président indépendantiste. Cette puissance, il faut bien le reconnaître, dispose encore de suffisamment d’atouts pour contrer le plan de normalisation qu’encouragent les médiateurs étrangers autant que les bonnes volontés du cru.
Ses objectifs, répètent les professionnels, se résument comme suit :
– décrocher un président libanais favorable à sa ligne propre ou, à tout le moins, empathique. Sinon, torpillage de l’élection ;
– forcer la main aux loyalistes libanais pour qu’ils acceptent la mise en place d’un cabinet dit d’union assurant l’intérim de Baabda en cas de non-élection. Un gouvernement que les prosyriens contrôleraient de près via le fameux tiers de blocage. Et qui organiserait des législatives anticipées permettant de larguer la majorité actuelle ;
– si ce rassemblement fait montre de résistance, laisser tranquillement le vide institutionnel et l’anarchie s’installer au Liban, c’est bien fait pour cet ingrat. Et se frotter également les mains s’il devait y avoir une élection à la moitié plus un débouchant sur une partition politique. L’une des moitiés ainsi obtenues lui revenant. Au double sens du terme.
Mais beaucoup pensent que même dans le pire des scénarios, anarchie galopante ou partition larvée, le Liban garderait un recours d’urgence : la prise en main par ses forces nationales armées. Avec amendement urgent de la Constitution, ce qui ne peut se faire qu’à chaud, pour confier la présidence augénéral Michel Sleimane.
Émile KHOURY
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Qui peut le plus peut le moins. C’est bien la moindre des choses, en effet, que pour sauver le pays du vide institutionnel, les députés de la nation fassent massivement acte de présence lors de la séance d’élection d’un nouveau chef de l’État. Comme ils viennent de le faire, à seule fin d’assurer la routine de fonctionnement de la Chambre. C’est ce que relève, comme tant d’autres, un dignitaire religieux. Ajoutant que, dans le même esprit de sauvetage, il ne faudrait pas d’élection à la moitié plus un. Car alors cela déboucherait non plus sur un vide, mais sur un trop-plein institutionnel tout aussi nocif, avec deux présidents, deux gouvernements et deux Parlements. Autrement dit, sur une partition politique. Avec un risque énorme de violent déchirement…
C’est donc une banale question...