Retour à la case départ ? Les informations et les photos se rapportant à de jeunes partisans aounistes s’entraînant au maniement des armes dans un coin retranché de la montagne ont comme un relent de déjà-vu. Ceux qui ont vécu la phase de la fin des années 60 et du début des années 70 au Liban n’auront pas manqué ces derniers jours de se rappeler sans doute que « l’histoire est un éternel recommencement ». Ils n’auront pas manqué de relever, non sans un brin d’amertume, qu’une fois de plus les Libanais (ou du moins certains d’entre eux) omettent de tirer les leçons du passé.
Qu’on s’en souvienne… Les similitudes sont, à plus d’un égard, frappantes.
À partir de 1969, l’Organisation de libération de la Palestine imposait au pays une présence armée échappant totalement au contrôle de l’État libanais, sous le couvert de la lutte sans merci contre Israël « jusqu’à la libération de la Palestine » (Ahmadinejad n’a rien inventé de nouveau …). De larges zones au Liban-Sud et dans la Békaa, mais aussi à Beyrouth et dans ses banlieues, se transformaient ainsi progressivement en des régions de non-droit bénéficiant d’un statut d’extraterritorialité. Rapidement, l’OLP étendait ses tentacules à différentes sphères de la vie politique libanaise, imposait son contrôle politico-militaire sur la capitale, notamment dans les quartiers Ouest, et se transformait solidement en un mini-État sapant l’autorité de l’État central. En 1973, sous l’impulsion du président Sleimane Frangié, l’armée libanaise lançait une vaste opération militaire, appuyée par l’aviation, contre les camps de Beyrouth afin de mettre au pas les organisations palestiniennes armées dans le but de « rétablir la souveraineté de l’État ». Ce fut l’embryon du courant souverainiste. Mais en dépit des solides relations d’amitié tissées entre le président Frangié et le régime Assad, la Syrie fera pression sur le gouvernement libanais et fermera ses frontières avec le Liban afin de contraindre l’armée à faire marche arrière.
Affaibli par l’allégeance aveugle d’une partie de la classe politique à l’OLP, le président Frangié n’aura d’autre choix que de céder au chantage syrien. Pour Damas, il était vital de préserver, au Liban, une présence armée illégale (à l’époque palestinienne), en dehors de tout contrôle du gouvernement libanais, et il était par conséquent tout aussi important de faire en sorte que les frontières restent perméables à toute sorte de trafic d’armes et de munitions. Nous ne sommes pas encore en 2006-2007, mais bien en 1973… L’histoire n’est-elle pas un éternel recommencement ? L’entreprise rampante de déstabilisation du Liban par le régime Assad était déjà amorcée. L’armée syrienne n’était pas encore déployée sur le territoire libanais, mais le processus de phagocytose du pays du Cèdre était déjà bel et bien en marche, grâce à la collusion de certaines parties locales et à la présence d’un mini-État de non- droit bafouant la souveraineté nationale. De quoi faire réfléchir ceux qui prétendent aujourd’hui, surtout dans les rangs aounistes, que notre contentieux avec le régime syrien a été clos avec le retrait des troupes de Damas, en avril 2005…
Face à l’étendue des ramifications tentaculaires de l’OLP et à l’entreprise manifeste de déstabilisation orchestrée par le nouveau régime syrien de Hafez el-Assad, les partis et courants chrétiens ont brandi dès le début des années 70 le slogan du rétablissement de la souveraineté. Après l’échec de la tentative de reprise en main de la situation par l’armée libanaise en 1973, les premiers camps d’entraînement de jeunes cadres et étudiants chrétiens faisaient leur apparition dans la montagne libanaise. Les photos de militants aounistes s’entraînant au maniement des armes, rendues publiques par les FSI la semaine dernière, ne peuvent pas ne pas raviver dans la mémoire les souvenirs du même phénomène milicien apparu au début des années 70. À l’époque, ce qui n’était au début qu’un simple entraînement de jeunes, encadrés par les Kataëb, le PNL ou le Tanzim « pour des besoins de défense », a rapidement évolué pour donner naissance à de puissantes milices fortement armées et solidement structurées. Et l’on connaît la suite des événements…
La nouvelle tentation milicienne qui a récemment éclaté au grand jour ne se limite pas vraisemblablement au seul courant aouniste. Elle engloberait également certains groupuscules druze et sunnite de l’opposition. Et les événements des 23 et 25 janvier dernier ont montré sur le terrain que cette dérive semble avoir atteint également le Courant du futur, nouvellement venu dans le « club » milicien, à l’instar du CPL. Certes, les armes à feu individuelles prolifèrent un peu partout dans le pays et dans tous les milieux. Mais lorsqu’une formation bien structurée, ayant de surcroît un projet politique transnational, s’emploie – sous le couvert de la lutte contre Israël « jusqu’à la libération de toute la Palestine » (pour reprendre les propres termes d’Ahmadinejad) – à servir de catalyseur à cet armement partisan et à l’entraînement des jeunes, le phénomène prend alors une grave dimension qu’il devient impératif de dénoncer. Et d’éradiquer. On se retrouve en effet dans une situation analogue à celle du début des années 70, les mêmes causes entraînant les mêmes effets, avec le Hezbollah se substituant à l’OLP en tant que mini-État de non-droit sapant la souveraineté nationale, et en tant que support logistique encadrant la prolifération de milices.
Réagissant à la publication des photos sur l’entraînement de partisans aounistes, le député du CPL Chamel Mouzaya a dénoncé le fait que « sept ou huit jeunes soient assimilés à une cellule armée ». « Nous rejetons cette manière de voir les choses, a-t-il souligné. Nous restons néanmoins déterminés à prendre en main notre propre défense à tout moment, parce que le pays est plein à craquer d’armes et d’individus qui s’entraînent. » Cette logique milicienne, en tout point semblable à celle qui a prévalu dans les années 70 et qui a abouti à toutes les conséquences que l’on sait (et dont les effets se font ressentir jusqu’à aujourd’hui), est d’autant plus déplorable que le cheval de bataille du CPL a longtemps été, précisément … le rejet des milices.
Dans un contexte régional aussi explosif que celui du Moyen-Orient, avec tous les enjeux géostratégiques et les conflits culturels qui le sous-tendent, la tentation milicienne doit être étouffée dans l’œuf sans délais, sans détour, quelles que soient les parties (opposition ou majorité) qui se laisseraient entraîner sur cette voie, surtout que cette dérive milicienne a dans certains cas pour toile de fond un combat de coqs, une vulgaire lutte politicienne pour le pouvoir. Certains leaders aux appétits politiques voraces ont, de fait, une fâcheuse tendance à considérer la vie politique comme un simple jeu de Risk ou de Diplomacy où tous les coups, tous les renversements d’alliances sont permis, indépendamment des considérations morales ou d’éthique, car il ne s’agit que d’un divertissement. Ce qui ne saurait être le cas en politique. Plus particulièrement lorsque le sort d’un pays et le devenir d’un peuple sont en jeu.
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Qu’on s’en souvienne… Les similitudes sont, à plus d’un égard, frappantes.
À partir de 1969, l’Organisation de libération de la Palestine imposait au pays une présence armée échappant totalement au contrôle de...