Le prochain président est généralement perçu comme devant être forcément le fruit d’un laborieux compromis. Chargé en somme de gérer la crise au mieux, d’arrondir les angles, de stabiliser la scène locale, de la sécuriser autant que faire se peut. Dans l’attente d’une solution découlant d’un arrangement entre protagonistes extérieurs. Il aura besoin du concours des parties locales, qu’il tentera de regrouper au sein d’un « gouvernement de tout le Liban ». Dont la mission, comme la sienne propre du reste, consistera à réactiver les institutions étatiques, Parlement en tête, ainsi que les administrations publiques. Pour sortir le pays de l’ornière sur le plan de la simple subsistance, à défaut de le dégager entièrement des affres de sa crise politique.
Selon un professionnel, le prochain régime se trouvera confronté sur le plan économique aux quatre défis suivants :
– Honorer les échéances de traites de la dette nationale qui s’élèvent, pour 2008, à quatre milliards de dollars. Or les caisses publiques sont vides et même en plein passif. Comme le gouvernement ne peut plus, et ne doit plus du reste, emprunter directement, il devra faire appel à la Banque centrale, en charge des émissions de bons du Trésor.
– Traiter cette catastrophe permanente qu’est l’énergie électrique, dont le coût brut est évalué, pour l’année prochaine, à 1,3 milliard de dollars, avec un pétrole à 80 dollars le baril. Facture que l’EDL peut d’autant moins assurer qu’elle est déjà en déficit du côté des traites antérieures ou présentes.
– Réduire la flambée du chômage, en valorisant les postes, les domaines de production ou de services susceptibles de générer de l’emploi. En encourageant, par exemple, par des facilités administratives ou fiscales les investissements portant sur la création de fabriques et d’entreprises diverses. Effort qui doit être déployé en songeant surtout aux jeunes. En moyenne, chaque année quelque 26 000 d’entre eux terminent leur formation et doivent pouvoir accéder au monde du travail, en renonçant à gonfler encore plus le flux d’une émigration forcenée qui prive le pays de son potentiel et de ses forces vives et le rend exsangue.
– Une urgence encore plus pressante : la lutte contre le paupérisme galopant, aggravé par les effets de la guerre de juillet 2006 comme par la crise politique ambiante. Des facteurs qui ont frappé durement des secteurs, comme le tourisme ou l’industrie légère et moyenne, qui font vivre traditionnellement beaucoup de Libanais. Là aussi, le régime devra promouvoir toutes les dispositions encourageant les investisseurs.
Il bénéficiera sans doute de soutiens, d’apports étrangers ou d’émigrés nantis. Et il pourra toujours compter localement sur une Banque centrale qui a su préserver, et même faire progresser, le secteur bancaire libanais dans son ensemble dont le portefeuille de dépôts, signe éminent de confiance, est estimé à quelque 77 milliards de dollars. En même temps, la Banque du Liban est parvenue à sauvegarder, contre vents et marées, la monnaie nationale et les réserves de devises. Cela en imposant en quelque sorte aux protagonistes politiques un consensus tacite consistant à laisser de côté, sans chercher à les exploiter, les questions financières ou monétaires.
Inquiétudes
Les cercles économiques, financiers et bancaires soulignent que malgré la crise politique, beaucoup de capitaux tapent encore à la porte des banques libanaises. Ils ne cachent pas, cependant, que la présidentielle reste pour eux, comme pour tout le pays, un tournant capital. Ils souhaitent, évidemment, qu’elle se passe au mieux. Et s’inquiètent des petits signes qui continuent à menacer l’échéance. Ainsi des fameux dix derniers jours. L’opposition, Berry en tête dans ce cas précis, soutient que tant qu’il y a convocations successives de la part de sa présidence, la Chambre ne peut se réunir d’office durant la période citée. Alors que la plupart des juristes estiment le contraire. En effet, l’article 73 C précise que l’Assemblée, transformée en collège électoral, se réunit alors de plein droit à défaut de convocation. Et à plus forte raison si convocation il y a, soulignent ces professionnels.
En termes pratiques, cela revient à dire que la majorité pourrait alors élire le chef de l’État à la moitié plus un. Cela en supposant que les tractations pour un consensus auraient échoué. Ce processus commence, comme on sait, aujourd’hui même. Ce cycle de négociations a deux mois devant lui pour aboutir.
Notons que le gouvernement n’assiste pas, en tant que tel, aux séances réservées à l’élection car il n’a pas à comparaître devant les députés pour répondre à leurs questions ou à leurs interpellations. Le problème récurrent de sa légalité est donc ainsi contourné.
Le gouvernement
Un prêté pour un rendu : l’opposition, magnanime, renonce au cabinet dit d’union. Et la majorité, encore plus généreuse, lui propose quelque chose qui y ressemble. À savoir le retour à un partage du pouvoir exécutif par une réintégration des ministres démissionnaires.
En fait, la situation ministérielle qui règne au Liban est largement prise en compte par les médiateurs étrangers qui s’occupent de la présidentielle. Car elle obère l’échéance, la rend plus difficile à réaliser. Tout en renforçant la menace d’une partition politique, en cas de mésentente sur la succession.
Des efforts diplomatiques sont donc déployés pour une normalisation ministérielle accélérée. Bien que le terme de renflouement soit plutôt impropre quand il s’agit d’un cabinet qui n’a pas perdu ses assises légales, il répond assez bien à l’idée de rétablissement des équilibres que développent les conciliateurs.
Cela, on l’aura compris, convient parfaitement à la majorité. Elle estime en effet qu’en gommant le clivage gouvernemental, obstacle-handicap particulièrement gênant, on ouvre bien mieux les portes de la présidentielle. Et puis comment veut-on que la majorité accepte de renoncer à son droit d’élire le président à la moitié plus un quand on dénie la légalité, la légitimité de son pouvoir ? Pour la porter à une telle concession, encore faut-il lui offrir quelque chose en retour. Une fois que les ministres démissionnaires auront regagné le giron du cabinet, le double danger alternatif du vide institutionnel et d’une élection partielle menant à la partition serait plus sûrement écarté.
En outre, l’existence d’un gouvernement normalement constitué sur le plan politique permettrait, si l’urgence le commande, d’amender la Constitution. Soit pour confirmer noir sur blanc la règle du quorum des deux tiers. Soit encore pour permettre l’avènement, au nom du sauvetage national, du général Michel Sleimane.
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