Trente-huitième semaine de 2007.
Chaque homme dans sa nuit peut faire sa révolution. Dans cette solitude arctique, il est un instant donné, tellement fugace mais d’une densité inouïe, où l’opportunité d’un mea culpa, d’une (re)mise au point s’invite et frappe cet humain de plein fouet. Le choix est sans merci : l’homme décidera de se rebeller contre lui-même et de renaître ou bien il continuera de se dissoudre dans son cloaque, de s’obstiner. Ce genre de soulèvement est intensément difficile. Ce n’est rien moins qu’un putsch, légal, contre soi. C’est une émeute en solo. Un tsunami de dedans, dans un crâne, dans des tripes, en plein cœur. Alors, en cet instant exactement, la conscience de cet homme, quand elle existe, s’invite et s’impose. La tabasserait-il, lui cracherait-il à la gueule, viderait-il sur elle cent chargeurs, essayerait-il de l’écraser du pied qu’elle ne bougerait pas d’un centimètre. La conscience de l’homme dans sa nuit sur le point de déclencher ou de faire avorter sa révolution personnelle attendra qu’il se décide. Choisira-t-il de ne rien bouleverser, de garder intacte sa fange ? La conscience se retirera alors dans un ricanement désolé. En revanche, s’il est prêt au grand chambardement et qu’il lui manque un déclic, une révélation, il pourrait y puiser la force qui lui manque. Mais rien ne l’empêche de la laisser de côté : le concept de conscience reste un peu vague, théorique, virtuel. Minoritaire, surtout en ce Liban... L’homme pourrait préférer calculer, peser les pour, les contre, réfléchir à moyen et à long terme, prévoir une conjoncture, anticiper une (r)évolution, bien plus large, éventuellement plus puissante que la sienne. Enfin, comme il n’y a jamais de petits profits, il pourrait penser uniquement à ses intérêts personnels. Peu importe. Il n’y a pas à chicaner sur les moyens, seule la fin compte, c’est-à-dire l’avènement de cette autorévolution qui accouchera d’un homme nouveau, lavé, serein, désormais en paix avec lui-même, en harmonie avec ses convictions. Un homme qui a compris.
Au lendemain de l’assassinat d’Antoine Ghanem, il n’est pas demandé aux députés de l’opposition en général, aux chrétiens d’entre eux en particulier, de faire leur révolution. De s’émanciper des diktats et des options propres à chaque bloc parlementaire. De s’éveiller à l’urgence de cet indispensable recadrage, naturellement pas sur les positions de la majorité mais sur les impératifs du bon sens, une simple éthique, un minimum de fidélité aux constantes sur base desquelles un mandat populaire leur a été accordé. Il ne leur est pas demandé de mettre un terme à cette schizophrénie, à ce hiatus entre ce qu’ils ont envie de dire et ce qu’ils sont tenus de dire. Il ne leur est pas demandé de se délivrer. Programmer et faire aboutir sa propre révolution ne sont pas à la portée de tout le monde. Loin de là. Il est simplement demandé à ces députés d’être décents. Répéter depuis 2005 à qui peut/veut encore bien les entendre que tous les Libanais sont visés est une hérésie ; insister à coups d’arguments aussi ineptes que ridicules pour innocenter la Syrie est une turpitude : le 8 Mars, du Hezb au CPL, aurait pu trouver mille autres moyens de débattre avec les pôles de la majorité et de les contredire. Il est tellement plus facile aussi, pourtant, quand on ne peut pas ou qu’on ne sait pas faire autre chose, de se taire. Il y a quelque chose de très troublant, de presque fascinant dans cette insistance à vouloir à tout prix décrocher toutes les palmes de l’opposition la plus sotte. Dans tous les cas, la plus indécente.
Et des démonstrations de décence, des preuves que l’on peut gagner une bataille contre soi, il y en a eu des dizaines ces trois jours, sans compter toutes celles des deux dernières années. Mounia Ghanem Tabet a administré une leçon de dignité comme rarement il en a été donné de voir. Dans les yeux de Noha Chikhani, toutes les mères du Liban se sont noyées. La belle prise de conscience de Mohammad Kabbara et Kassem Abdel-Aziz, quels qu’en soient les motifs, aurait dû inspirer bien autrement leurs colistiers Mohammad Safadi et Maurice Fadel. L’interview du très berryiste vice-président du Conseil supérieur chiite accordée à un journal koweïtien en a laissé plus d’un pantois, même en les relativisant au maximum : La séance électorale impose le quorum des deux tiers et tout député absent serait partie prenante du complot contre la patrie. Enfin, les caciques de l’opposition feraient bien de regarder un tantinet plus loin que le bout de leur nez : la majorité de leurs collègues survit bunkerisée, et la cage, aussi dorée soit-elle parfois, reste une cage. La vie est certes injuste, personne n’a obligé les parlementaires du 14 Mars à faire face à la Syrie, personne ne souhaiterait à ceux du 8 Mars de vivre la même chose, mais une preuve même rachitique de solidarité en lieu et place de toutes les clowneries anônnées dans les médias ou les communiqués n’aurait écorché en rien ces opposants de tout poil.
Chacun des députés de l’opposition a aujourd’hui l’occasion de gagner une bataille contre lui-même. Pour lui-même. De faire sa révolution, d’induire quelque chose, un mouvement, un changement, de devenir actant, de participer à l’écriture de l’histoire, au sauvetage, ne serait-ce qu’en votant blanc. Mais bien naïf serait qui y parierait un kopeck ; il est tout sauf évident d’être un homme d’honneur. L’exemplaire Antoine Ghanem faisait partie des 29 de 2004 ; il y en aura au moins 65 en 2007. Mais combien faudra-t-il, d’ici jusqu’au 14 novembre, de Rafic Hariri, de Bassel Fleyhane, de Gebran Tuéni, de Pierre Gemayel, de Walid Eido et d’Antoine Ghanem pour que, chacun dans sa nuit, les 62 autres fassent en sorte que cessent les cauchemars, à commencer par les leurs ?
Ziyad MAKHOUL
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Chaque homme dans sa nuit peut faire sa révolution. Dans cette solitude arctique, il est un instant donné, tellement fugace mais d’une densité inouïe, où l’opportunité d’un mea culpa, d’une (re)mise au point s’invite et frappe cet humain de plein fouet. Le choix est sans merci : l’homme décidera de se rebeller contre lui-même et de renaître ou bien il continuera de se dissoudre dans son cloaque, de s’obstiner. Ce genre de soulèvement est intensément difficile. Ce n’est rien moins qu’un putsch, légal, contre soi. C’est une émeute en solo. Un tsunami de dedans, dans un crâne, dans des tripes, en plein cœur. Alors, en cet instant exactement, la conscience de cet homme, quand elle existe, s’invite et s’impose. La tabasserait-il, lui cracherait-il à la gueule,...