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Actualités - Opinion

Des chiffres et des lettres

Cette vie de chien à laquelle veulent nous réduire nos bourreaux, avez-vous remarqué que nous la passons à compter ? Nous comptons toutes les années perdues en guerres, en violences diverses, en morts et en destructions, en espoirs de délivrance régulièrement déçus. Nous comptons tout le temps écoulé depuis que sont partis ailleurs nos jeunes, lassés par l’éternel recommencement d’une histoire qu’ils ont à peine vécue pourtant. Et nous retenons notre souffle en comptant les semaines, les jours, les heures qui nous séparent d’échéances dites décisives, mais dont on s’aperçoit après coup qu’elles n’ont rien réglé, qu’elles ont, bien au contraire, enfanté des impasses nouvelles. Les assassins savent compter, eux aussi. Et même fort bien. Encore qu’ils le font à rebours, à en juger par cette implacable campagne d’extermination visant de toute évidence à dépeupler les rangs de la majorité parlementaire, dans la perspective d’une élection présidentielle devenue le point focal de la crise libanaise. À faire de cette majorité, par simple voie d’élimination physique, rien qu’une deuxième et impuissante minorité. À terroriser plus d’un survivant, à ébranler les convictions défaillantes, de manière à atteindre le chiffre magique en faisant l’économie de ces quatre ou cinq autres assassinats que commande la sinistre arithmétique. L’attentat à la bombe de Horch Tabet, qui a emporté jeudi le député Kataëb Antoine Ghanem, a certes suscité l’indignation générale. Mais il n’a pas réellement surpris, si explicites étaient en effet les précédents messages, à savoir les martyres de Pierre Amine Gemayel et Walid Eido. Comme des dizaines d’élus de la majorité confrontés à la même et palpable menace, Ghanem avait prudemment pris des vacances forcées à l’étranger. Comme son regretté collègue Gebran Tuéni, il venait à peine de regagner le pays que ses meurtriers passaient à l’action. Non seulement ceux-ci étaient suprêmement bien renseignés, mais un degré d’organisation et une logistique exceptionnels leur permettaient sans doute de planter aisément plus d’un véhicule piégé sur plus d’un des itinéraires que devait emprunter leur victime. C’est le prêt-à-sauter dans toute sa monstrueuse splendeur, et on reconnaît bien là, une fois de plus, la griffe du maître. L’explosion de Horch Tabet est d’autant plus dévastatrice qu’elle survient au lendemain de deux développements politiques majeurs (et rigoureusement complémentaires, veut-on espérer), mais aussi à quelques jours de la séance parlementaire prévue en principe pour le 25 septembre. Cet attentat est un sanglant défi lancé à la promesse d’entente nationale, cristallisée sur la personne du futur président de la République, que portait la récente initiative du chef du Législatif Nabih Berry. Salué de toutes parts comme un pas important dans la bonne direction, le plan Berry butait, comme on sait, sur le refus catégorique du camp gouvernemental de se dessaisir de cette option de dernier recours que serait l’élection d’un président à la majorité simple si un consensus s’avérait impossible. Or, en ce même et tragique mercredi, c’est des forges de Bkerké qu’émergeait salutairement ce rouage essentiel faisant encore défaut à la mécanique Berry : Bkerké qui, pourtant, avait fait sensation en apportant sa précieuse caution à l’exigence d’un quorum des deux tiers de l’Assemblée pour la tenue du scrutin présidentiel, brandie par l’opposition ; Bkerké, qui sans le moins du monde revenir sur sa position, en a précisé les contours (les limites ?) en énonçant haut et clair le second et indispensable terme de l’équation relative au quorum ; Bkerké qui, par la voix des évêques maronites, a proscrit dans les termes les plus vifs – ce serait boycotter la patrie – tout usage négatif, obstructionniste, paralysant – pour tout dire assassin – qui viendrait à être fait de cette règle des deux tiers. On ne sait trop si les députés de l’opposition répondront à l’invitation du 25 septembre. On ne sait pas davantage si le président Berry donnera suite à la requête toute simple, on ne peut plus raisonnable, éminemment logique et plus que justifiée que lui a adressée le Rassemblement du 14 Mars afin que soient sécurisés les abords du Parlement, et que soit donc levé le stérile et pernicieux sit-in de l’opposition. Ce qui en revanche crève les yeux, c’est que la condition de parlementaire est désormais, dans notre pays, un métier à hauts risques. Que ces risques seuls les assument à ce jour ceux qui plaident courageusement pour la souveraineté du Liban. Qu’une autre forme de courage serait, pour d’aucuns, de cesser de s’échiner à blanchir plus longtemps les premiers suspects, à défendre l’indéfendable dans le même temps qu’ils déversent des flots de rhétorique pour dénoncer l’horreur. En ces temps de décomptes funèbres, les forts en thème ne peuvent plus faire illusion. Issa GORAIEB

Cette vie de chien à laquelle veulent nous réduire nos bourreaux, avez-vous remarqué que nous la passons à compter ? Nous comptons toutes les années perdues en guerres, en violences diverses, en morts et en destructions, en espoirs de délivrance régulièrement déçus. Nous comptons tout le temps écoulé depuis que sont partis ailleurs nos jeunes, lassés par l’éternel recommencement d’une histoire qu’ils ont à peine vécue pourtant. Et nous retenons notre souffle en comptant les semaines, les jours, les heures qui nous séparent d’échéances dites décisives, mais dont on s’aperçoit après coup qu’elles n’ont rien réglé, qu’elles ont, bien au contraire, enfanté des impasses nouvelles.
Les assassins savent compter, eux aussi. Et même fort bien. Encore qu’ils le font à rebours, à en juger par cette...