Faire lamentablement tapisserie alors que toutes les nations, même les plus rebelles, les moins fréquentables, sont engagées dans mille et une valses diplomatiques : voilà la plus sordide des réalités pour un État, aussi dictatorial et hypocrite soit-il. Totalement exclue du concert planétaire ; suffoquée par l’importance désormais accordée à sa fausse bonne amie l’Iran dont les priorités stratégiques n’ont presque plus rien en commun avec les siennes ; soumise pour une éventuelle réhabilitation à des conditions draconiennes et qu’elle juge rédhibitoires ; splendidement ignorée par Washington malgré les pseudo-strip tease qu’elle essaie désespérément de multiplier ; persuadée qu’elle a encore quelque chose à offrir en contrepartie d’un suicide du tribunal Hariri ; ligotée par la volonté des principaux intéressés de tout faire pour éviter de nouvelles guerres sunnito-chiites ; viscéralement déterminée à voir Émile Lahoud céder sa place à un clone ou ne pas la céder du tout ; obsédée enfin par la disparition de cette arme suprême dont elle usait et abusait pendant les années de plomb de sa tutelle sur le Liban et les Libanais : la peur, la Syrie des Assad s’est apparemment rappelée, une nouvelle fois, à l’insupportable souvenir de la communauté internationale et des affranchis libanais. Made in Syria, la farandole s’avère être une insensée danse de mort.
En commanditant et/ou en exécutant l’assassinat d’Antoine Ghanem, le régime syrien a pensé, une énième fois, bien faire. Un : montrer au monde sa capacité de nuisance à l’endroit même d’où le monde entend décontaminer la région. Deux : anéantir le quorum parlementaire à la veille du rendez-vous institutionnel le plus crucial de l’histoire du Liban. Trois : obliger psychologiquement ses alliés libanais, de toujours ou d’aujourd’hui, à aller encore plus loin dans leur entêtement et leurs contradictions, dans leur complicité voulue ou forcée, que ce soit au niveau de la présidentielle ou d’une partielle à venir. Avec une seule certitude : il n’y a aucune raison que le régime syrien ne poursuive pas sur ce même rythme son œuvre au noir tant que le tribunal Hariri n’aura pas entamé son travail et tant que les démocraties du monde n’auront pas trouvé, contre le terrorisme d’État, la réponse adéquate, politique, militaire, économique et morale. C’est-à-dire tant qu’elles continueront à garder le cul entre deux chaises, à agiter tantôt un semblant de bâton, tantôt une moitié de carotte, à ne jamais savoir (s’)imposer.
Le choix est simple. Les Libanais peuvent gentiment attendre que cette conjoncture planétaire réussisse un jour en regardant, d’ici jusqu’au 24 novembre et peut-être même après, les hommes (d’honneur) tomber, l’un après l’autre, sans doute d’un excès d’honneur. Ils peuvent aussi prendre l’initiative, conscients, eux, que ce jeu de massacre, depuis le 1er octobre 2004, ne décime qu’une partie et seulement une de l’échiquier politique. Une réponse choc, une mesure concrète, un acte fort n’ont jamais été aussi urgents pour, à la fois, rendre honneur aux martyrs autrement que par des déclarations et des condamnations, pour faire passer le message à la Syrie avec accusé de réception, surlibaniser encore davantage la prise de décision et poser la première pierre de l’incontournable contre-attaque : la construction de l’État. Cela n’a rien à voir avec l’exploitation politique des assassinats comme se plaisent à le matraquer, depuis Gebran Tuéni, les caciques en tous genres de l’opposition : c’est uniquement la primauté d’un pur instinct de survie, cela s’appelle réagir. Cela s’appelle faire.
Aujourd’hui, la seule chose à faire, d’abord, avant les mille autres qui attendent, c’est assurer dans les délais constitutionnels un nouveau chef de l’État, le premier des maçons. La responsabilité est commune ; elle est autant celle de la majorité, toute la majorité, que de l’opposition, toute l’opposition. L’un comme l’autre des deux camps ont d’ailleurs beaucoup de chance : la feuille de route qu’ils se doivent de suivre à la lettre a été rédigée, brillamment rédigée, pour eux, par les évêques maronites dont le VIIIe appel a précédé de quelques heures le carnage de Horch Tabet. En sommant les 127 parlementaires de prendre part à l’élection présidentielle, l’exhortation de Bkerké a donné la plus claire et la plus indiscutable des réponses à l’initiative d’un homme passé maître dans l’art, circonstances obligent, de la formulation des faire-part de décès : Nabih Berry.
C’est dans un hémicycle dénaturé, dévoyé par tous ces mois de fermeture, que se doit d’être rendu le seul véritable hommage à l’action politique et à la personnalité exemplaire du député Ghanem et de la cohorte de serviteurs de l’État tués avant lui ; que se doit d’être assénée, comme la plus démocratique des gifles, la réponse aux criminels : l’élection du successeur de Lahoud. C’est de cet hémicycle ressuscité que naîtra, de préférence le 25 septembre et pas après, le vrai Liban, comme une certaine Suisse après ses centaines d’années de sang. Et que ne se plaignent pas/plus ceux qui auront délibérément raté l’accouchement.
Ziyad MAKHOUL
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