Aux yeux de l’opinion, Nahr el-Bared est venu éclipser un peu cet autre développement d’actualité qu’est l’initiative Berry. Les Libanais ont éprouvé de la joie, du soulagement, à l’annonce de la victoire de l’armée, au bout de 105 jours et au prix de plus de 160 martyrs, sur le groupe terroriste Fateh el-Islam dont le chef, Chaker Absi, les cadres et des dizaines de mercenaires ont été tués, tandis que des grappes entières ont été capturées ou blessées. Ces activistes se trouvent actuellement soumis à des interrogatoires par l’armée, qui va incessamment les déférer en justice. Bien entendu, les opérations de nettoyage et de ratissage de Nahr el-Bared, miné à fond et où des terroristes pourraient encore se cacher, se poursuivent. Comme elles doivent nécessairement être méticuleuses, elles pourraient prendre plusieurs jours. D’autant qu’il faut également traiter les abords, qui s’étalent sur une large périphérie. Une période pendant laquelle l’accès du camp resterait interdit.
Il faut prévoir, du reste, qu’avant tout retour des habitants, une première commission officielle d’évaluation des dégâts examine les lieux, en vue de la reconstruction que Siniora promet fermement, en s’appuyant, notamment, sur une aide saoudienne. Le chef du gouvernement a également relancé d’autres donateurs potentiels, et une conférence d’estimation est prévue le 10 du mois en cours.
Concernant la réédification, nombre de pôles locaux ou palestiniens préconisent qu’en pratique, en gardant quelques structures, on établisse un camp tout nouveau, une sorte d’agglomération modèle, suivant un plan d’urbanisme bien étudié, et non pas d’une manière anarchique, comme cela s’est fait jusqu’à présent pour les camps de réfugiés palestiniens.
Un élément à signaler : les propriétaires libanais initiaux, les ayants droit, à l’intérieur comme au dehors du camp, ont décidé d’agir pour récupérer leurs biens, fonciers ou agraires, et les exploiter, pour qu’ils ne soient plus réquisitionnés, comme auparavant, au profit de la population réfugiée. Ils exigent en outre, et conséquemment, l’interdiction de toute construction sauvage.
Selon des responsables, le gouvernement va s’atteler à la tâche, si l’armée lui en donne le feu vert, dès lundi prochain. Autre première que la modernisation, et bien plus lourde de sens politique : des postes de gendarmerie libanaise vont clouter les entrées de Nahr el-Bared qui ne sera plus sous contrôle des autorités palestiniennes et se trouvera sous l’autorité de la légalité libanaise, afin de s’assurer qu’il n’y aura plus d’infiltration de groupes ou d’individus terroristes et brigandistes, prenant le camp pour base de leurs actions subversives et criminelles. Afin donc que nul ne soit de nouveau tenté d’établir, à partir de Nahr el-Bared, un « émirat islamique » au Liban-Nord, comme le groupe Fateh el-Islam avait voulu le faire.
Constat
Mais pourquoi cette victoire de l’armée a-t-elle été si lourdement acquise ? La réponse réside, selon beaucoup, dans le fait que les responsables libanais ont, par le passé, un peu trop négligé l’armée. Sous la tutelle, ils ne lui voyaient pas jouer de rôle prépondérant. Ils ne se sont préoccupés ni de lui assurer le financement requis pour se fournir en armes modernes ni de l’équiper décemment. Quand on les relançait à ce propos, ils répondaient à mots couverts qu’ils doutaient de la cohésion du corps militaire comme de ses capacités combatives. Ces collabos de l’époque jugeaient l’armée, ce qui était pour le moins paradoxal de leur part, comme trop soumise à certaine hégémonie.
Faut-il rappeler le « niet » constant opposé, sous la tutelle, notamment par le président de la République, à un déploiement de l’armée au Sud, sur la frontière, sa zone de présence naturelle ? Après la guerre de juillet, ce déploiement, retardé pendant trente ans, a pu enfin avoir lieu. L’armée s’est trouvée confrontée, à Maroun el-Rass ou ailleurs, aux Israéliens et s’est imposée chaque fois.
Au niveau de la rue intérieure, c’est sa présence qui a empêché les troubles de se produire, ou de dégénérer, le 8 et le 14 Mars 2005 comme le 23 et le 25 janvier 2007. À travers ses missions dans diverses régions du pays, dont la Békaa, elle a montré qu’elle est bien une armée purement nationale, qui n’est au service d’aucune fraction, d’aucun camp.
Toujours sur le plan politique, Nahr el-Bared met en relief la nécessité de revenir aux résolutions de la conférence de dialogue pour gommer les bases palestiniennes hors des camps et organiser l’armement à l’intérieur. À ce propos, le représentant de l’OLP, Abbas Zaki, entreprend des contacts. Il souhaite lui-même une normalisation dans les six mois.
Philippe ABI-AKL
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