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Actualités - Opinion

IMPRESSION Les pieds de Damoclès

De là où tu es, tu me fais encore sourire, Ofa ! Cet ami au français approximatif et néanmoins audacieux, qui avait passé une nuit chez toi sous les bombardements, t’avait confié n’avoir pas fermé l’œil, à cause des pieds de Damoclès qui pesaient sur sa tête. C’est le destin des locutions de traîner indéfiniment dans la langue, se laissant déformer à souhait, sans que plus rien ne les rattache à leurs origines. De victime, Damoclès qui fut condamné à attendre la chute d’une épée suspendue au-dessus de sa tête est devenu bourreau. Son épée nous poursuit quand ses pieds ne nous empêchent pas de trouver le sommeil. Damoclès est un compagnon encombrant. S’il est lui-même inoffensif, il a une fâcheuse tendance à laisser traîner ses affaires. Mais Damoclès est notre hôte et notre autre. Avec lui nous vivons la force de notre âge. Dans les montagnes du Nord où résonne parmi les arbres tranquilles l’écho des batailles de Nahr el-Bared, son souffle est là, près de la nuque, celui d’une bête affolée. Dans les rues de Beyrouth, quand hurlent les sirènes au passage d’un convoi, quand les ménagères pressées de rentrer se bousculent à la caisse des supermarchés, ses godillots vous écrasent les orteils. Sur les plages, à peine les idées sombres étouffées par la rumeur des vagues, à peine le corps livré à la brise, à peine formé sur la peau le bouclier de soleil et de cristaux d’embruns, une lueur danse devant les verres opaques : Damoclès a encore oublié de ranger son épée. Dans l’épaisseur des nuits que seul éclaire parfois le passage d’un gyrophare, une ruade vous réveille haletant. Damoclès fait un cauchemar. Ça vous prend dans les reins. Jusqu’à quand ? Peut-être pour toujours. Trop de carabosses ont veillé sur le berceau du Liban. On peut dormir cent ans, comme dans les contes. Attendre que ça passe et se réveiller ailleurs. On peut aussi continuer. Marcher à côté de ce compagnon d’infortune. Jusqu’à ce que tombe sa breloque mal ficelée, voir si l’on est assez vif pour éviter le coup. On peut aussi l’ignorer. Zapper les informations, convertir les journaux en raclettes à vitres, feindre la surprise quand vient l’inévitable. En faisant semblant de vivre, on aura au moins vécu. Écrire « vivant » sur son front, voilà qui peut tromper la mort. Fifi ABOU DIB
De là où tu es, tu me fais encore sourire, Ofa ! Cet ami au français approximatif et néanmoins audacieux, qui avait passé une nuit chez toi sous les bombardements, t’avait confié n’avoir pas fermé l’œil, à cause des pieds de Damoclès qui pesaient sur sa tête. C’est le destin des locutions de traîner indéfiniment dans la langue, se laissant déformer à souhait, sans que plus rien ne les rattache à leurs origines. De victime, Damoclès qui fut condamné à attendre la chute d’une épée suspendue au-dessus de sa tête est devenu bourreau. Son épée nous poursuit quand ses pieds ne nous empêchent pas de trouver le sommeil.
Damoclès est un compagnon encombrant. S’il est lui-même inoffensif, il a une fâcheuse tendance à laisser traîner ses affaires. Mais Damoclès est notre hôte et notre autre. Avec lui...