Il y a quelque chose de l’épopée dans ce geste d’une force inouïe, d’une ampleur démesurée : planter un drapeau libanais sur une zone qui échappait au contrôle et à l’autorité de l’État. Il y a dans cette traduction consciente et on ne peut plus visuelle du triomphe de la loi quelque chose de la (re)conquête : celle d’une planète hier inaccessible, celle d’un droit et d’une justice largement spoliés, d’un Stalingrad qui a cédé. Il y a là comme la découverte, soudaine, fulgurante, d’un continent inconnu, d’une Amérique insoupçonnée, la certitude que lorsque l’on veut, et que l’on est aidés, on peut : (re)bâtir un État.
Boostés par une infinitude de Libanais (même fourbus), ces soldats, ces officiers, ce commandant en chef, cette autorité de tutelle sont autant de Christophe Colomb engagés dans une guerre qui ne peut admettre qu’un vainqueur, l’État-nation, qu’un vaincu, le terrorisme. Mais cela ne s’arrête pas à Nahr el-Bared. On plante, ou l’on essaie de le faire, des drapeaux libanais partout ailleurs, en même temps ; des drapeaux libanais aux quatre coins de ce vivier grouillant de groupuscules pseudopalestiniens et totalement prosyriens qu’est le Sud, des drapeaux libanais, également, surtout, sur la définition de ce pays, sa nature, sa culture et sa praxis politique.
Face à cette entreprise de chaque instant, cette épopée justement, il y a ce contre quoi les ténors du PSP, réunis hier autour de Walid Joumblatt avec Amr Moussa et le quatuor arabe, ont mis en garde : la volonté pregnante de l’axe syro-iranien de déstabiliser le Liban institutionnellement et d’affaiblir son armée. Les preuves sont d’une éloquence rare : Fateh el-Islam à Nahr el-Bared, Jound el-Cham à Aïn el-Héloué et le FPLP-CG au sud et à l’est du pays – et ce n’est là que la partie émergente de cet iceberg noir constamment renfloué par le tandem Damas-Téhéran. Sans oublier que ces chers frères arabes, qui ont certainement dû entendre le rare Yasser Abed Rabbo accuser l’Iran d’être responsable du coup de force du Hamas à Gaza, savent pertinemment qu’ils n’y pourront rien : qu’ils ne pourront rien apporter de plus au contrôle de la frontière libano-syrienne ; rien concernant l’armée, dont le renforcement et la primauté ne satisfont aucunement ni le Hezbollah ni la Syrie (stratégiquement, idéologiquement…) et encore moins Israël ; rien, enfin, concernant le dialogue interlibanais, puisque l’unique obsession de l’opposition est d’obtenir plus de dix portefeuilles dans un cabinet de trente, c’est-à-dire le tiers de blocage et sans accord préalable sur la présidentielle.
Parce que, encore une fois, la clé est là, et bien là. Beaucoup de choses changeraient, effectivement beaucoup, le jour où sera planté sur le toit de Baabda ce fameux et rarissime drapeau libanais. C’est-à-dire le jour où s’y installera un homme effectivement garant de la Constitution, effectivement arbitre et référence ultime, effectivement garant des prérogatives de la communauté maronite et effectivement soucieux de l’avenir du pays, de sa stabilité, de son immunité et de son renforcement. C’est un jeu particulièrement pervers auquel s’amuse l’actuel occupant du palais, qui sait bien qu’un jour ou l’autre, et probablement dès le 25 novembre, il perdra son immunité présidentielle et, surtout, physique, celle-là même que continuent de lui garantir ses parrains syriens : la terre brûlée, les deux Liban/gouvernements/chefs d’État qui ne lui garantiront pourtant, une fois redevenu simple citoyen, ni l’une ni l’autre. D’autant plus que seraient bien naïfs ou bien criminels ou les deux à la fois ceux qui le suivraient dans ce game over. Sauf que le Hezbollah (et la Syrie et toute la smala libanaise prosyrienne) sont plus que déterminés à placer à Baabda un clone d’Émile Lahoud, une marionnette, laquelle, avec Nabih Berry au Parlement et le tiers de blocage au Sérail, finira de boucler l’étau et enfoncera le Liban dans un sidérant no future. Reste la cas Michel Aoun, écartelé entre une aile extrémiste, revancharde et totalement déconnectée de la réalité, et un courant pragmatique, conscient, responsable ; écartelé entre le népotisme aveugle et la véritable collaboration politique, et qui ne voit à Baabda que sa propre personne. Entre les desiderata du Hezb et ceux du tayyar, voilà au moins deux millions et demi de Libanais définitivement occultés… Et ils veulent que ça marche !
En attendant, le drapeau des drapeaux va très bientôt être planté sur Nahr el-Bared. En attendant, un drapeau va être planté sur l’institution législative, ce sera le 5 août, et rien ni personne ne pourra empêcher que soient pourvus les postes laissés vacants par l’assassinat de Pierre Gemayel puis de Walid Eido – et que l’on ne parle pas de précédent, de prérogatives présidentielles rognées : le prochain chef de l’État se chargera avant toute chose de redonner à la présidence de la République le prestige, tout le prestige vandalisé depuis plus de quinze ans ; qui se chargera, bien évidemment, d’en user et même d’en abuser à bon escient, comme autant de drapeaux libanais…
Tout est en marche, lentement, très lentement, mais en marche, jusqu’à ce que, enfin, ces drapeaux-là flottent partout où ils sont censés être, partout où ils n’étaient (ou ne sont pas) les bienvenus, partout où quelque milice que ce soit s’arroge l’ahurissant droit de désarmer, d’interroger et d’humilier un soldat, un gendarme ou un policier au service de l’État. Ou du drapeau. C’est tout de même dingue ; aussi dingue que le fait d’en arriver à frétiller d’émotion à l’image d’un drapeau national planté dans son propre pays, comme le ferait n’importe quel réac, n’importe quel facho un peu sentimental et très con dans n’importe quel pays. Si les prosyriens ont réussi quelque chose, c’est bien cela ; qu’ils en soient, pourtant, remerciés.
Ziyad MAKHOUL
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