Vingt-deuxième semaine de 2007.
Les sbires, c’est connu, servent à une chose : répéter sottement ce que dit le maître, le moallem. Et plus le constat est délétère et délirant, plus convaincus sont ces seconds couteaux, plus pénétrés de leur propre importance ; plus vite et plus fort rabâchent-ils l’ânerie sans même prendre la peine de comprendre ce qu’ils disent. Hassan Nasrallah affirme sans aucun état d’âme que le camp de Nahr el-Bared est une ligne rouge ? À la bonne heure : cette phrase insensée est immédiatement sur les lèvres de presque tous ses hommes liges, tous partis politiques opposants confondus, ce bon et beau monde s’estimant entièrement dédouané par le soutien que chacun a affiché, dans le même communiqué deux lignes plus loin, à l’armée. Une ligne rouge comme le plus beau des cadeaux et des répits à Fateh el-Islam, l’occasion rêvée de se renforcer à tous les niveaux.
Aussi inouïs et intolérables que soient cette concomitance des deux volets, ce nivellement entre un gang de terroristes barbares sans foi ni loi et qui a réduit bon gré mal gré les Palestiniens de Nahr el-Bared à autant de boucliers humains et une troupe galvanisée par sa mission et sa légalité, enfin réconciliée avec son sacerdoce, surtout après son déploiement au Sud, son partenariat avec les douze mille soldats de la Finul, fière de sa somptueuse profession de foi, aussi inadmissible que soit cette confusion des natures et des genres, elle n’en pose pas moins une terrifiante réalité.
Le Hezbollah ne se contente pas de continuer à s’arroger l’insolent privilège supra-étatique de la détention, de la collection d’armes ; le voilà qui fait comprendre à tout le monde que sa résistance, certes glorieuse jusqu’à l’an 2000, est strictement et uniquement réservée à Israël. Qu’un danger aussi grave, aussi immanent que celui véhiculé par l’État hébreu, i.e. Fateh el-Islam, se présente, et voilà le Hezbollah aux abonnés absents. On ne demande pas à Hassan Nasrallah d’envoyer ses hommes combattre la racaille de Fateh el-Islam, les soldats de l’armée le font très bien eux-mêmes. Sauf qu’une union sacrée autour de la troupe et du gouvernement aurait été suffisante, d’autant que personne n’a oublié ni la solidarité quasi générale, malgré sa monumentale erreur, avec le Hezbollah, ni le militantisme à New York en août dernier de ce même gouvernement, via Tarek Mitri, pour faire adopter la plus soft des 1701, celle-là même qui a permis de mettre fin à la guerre d’Israël. Et surtout qu’on ne dise pas que c’est parce qu’il veut éviter tout clash sunnito-chiite (on sait à quel point il y est sensible, comme chaque leader libanais) qu’il a parlé de ligne rouge en évoquant le camp palestinien. Aurait-il évité de dire à l’armée ce qu’elle a à faire ou à ne pas faire (sacré Omar Karamé…) qu’il aurait été applaudi par l’immense majorité des sunnites de ce pays. Et d’ailleurs. Et pas que les sunnites.
Il faut dire que le simple fait de parler de ligne rouge est en lui-même une énième gifle assénée à ce sacro-saint concept que le Hezbollah refuse obstinément d’envisager, d’assimiler et de respecter ; une gifle à ce qui doit justement être considéré, par toutes les parties sans exception, comme l’unique, la seule possible ligne rouge : l’État, qu’une équipe, avec tous ses défauts, tente tant bien que mal de refabriquer, de conserver, et dont une autre ne veut pas entendre parler. Cette ligne rouge, le Hezbollah la viole allègrement, chaque jour un peu plus. Ses cris d’orfraie au lendemain de l’adoption par le Conseil de sécurité de la résolution 1757, cette internationalisation contre laquelle il s’insurge bien trop tardivement, lui qui a béni et regrette désormais l’occupation syrienne, il aurait pu les éviter d’un mot, d’un geste. Et accélérer sensiblement la formation de ce tribunal, qui va pleinement contribuer à la reconstruction de l’État.
Cette restauration ne passe pas que par l’affirmation de la souveraineté et de l’indépendance d’un pays, par l’union sacrée autour de la troupe, par la reconnaissance de son monopole des armes, par l’avènement de la justice ; elle dépend intimement aussi du respect des échéances démocratiques et constitutionnelles. Tout aussi responsables dans cet insensé franchissement de la ligne rouge : Nabih Berry et Michel Aoun. Au rapt par le premier de la volonté populaire, à son refus d’ouvrir les portes de l’hémicycle aux élus de la nation, est venue s’ajouter une nouvelle hérésie du second. Dans une interview au Balad, le chef du CPL et candidat stakhanoviste à la présidence de la République a ainsi estimé que la date de l’élection présidentielle n’est pas sacrée. Pour quelqu’un dont l’ambition est d’être le premier, l’ultime garant de la Constitution, voilà effectivement une belle, une définitive manière de convaincre ses compatriotes du bien-fondé de son aspiration.
On ne construit peut-être pas un État uniquement à coups de résolutions onusiennes, mais on l’effrite certainement en faisant tout pour gagner la palme d’or de l’opposition la plus obtuse, la plus nigaude du monde.
Ziyad MAKHOUL
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