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L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Temps variable

On s’était résigné à l’idée que les simples citoyens, hommes et femmes, gravement affectés par le marasme économique, calfeutrés chez eux par crainte des attentats terroristes à la bombe, impuissants face à l’exode d’une jeunesse excédée, sont bien les seuls dans ce pays à trouver que trop de temps a été perdu en vaines joutes oratoires, que l’effondrement général est proche et que cela suffit comme ça. Et puis il y a eu cette journée bénie d’hier où l’on vit le premier personnage d’une improbable république nous annoncer gravement qu’il y a urgence et qu’il est devenu impératif de trouver une solution à la crise. Parce qu’il y a effectivement la plus pressante des urgences, parce que le feu est dans la maison, on n’insistera pas trop sur le fait qu’Émile Lahoud avait eu tout le temps de prévoir – puis de constater, sinon de regretter – les ravages que portait en elle la reconduction de son mandat présidentiel, imposée à l’automne de 2004 par la Syrie. Qu’il a eu toute latitude, dès le printemps de 2005, de prendre la mesure de l’aspiration populaire à la souveraineté, à l’élimination d’une tutelle étrangère dont il était le plus marquant des symboles, dont il ne s’est jamais résolu à désavouer les méfaits les plus criants. Et qu’il a perdu enfin mainte occasion d’ouvrir une nouvelle page, de redonner quelque lustre à sa position en essayant de la maintenir, contre vents et marées, au-dessus de la mêlée, d’en refaire un point de rencontre et de dialogue : maître rouage de la machine étatique, la présidence se sera seulement vouée à gripper systématiquement la mécanique, qu’il s’agisse des nominations de hauts fonctionnaires, de la mise sur pied du tribunal international pour le Liban ou encore de l’interprétation très personnelle de la Constitution à laquelle s’est livré dernièrement Lahoud à propos des modalités de sa très attendue succession. L’idée d’un gouvernement de salut public de six membres, représentant les principales communautés du pays, qu’a avancée hier à Bkerké le chef de l’État n’est pas inintéressante bien sûr. Mais elle se heurte d’emblée à cet impitoyable dilemme découlant de toute situation d’urgence : se perdre en d’interminables négociations et marchandages, c’est peut-être rater le coche et manquer le salut. Et former un gouvernement à l’emporte-pièce, sans accord préalable sur les principaux (et tragiquement sérieux) sujets de discorde, sans une formulation claire, nette et précise des points d’accord, ce serait exposer ce gouvernement à l’implosion : éventualité d’autant plus périlleuse qu’elle paraîtrait consacrer les fractures intercommunautaires. À bricoler l’union, on aurait seulement couru à une désunion plus grave encore que celle illustrée par la démission des ministres chiites survenue en novembre dernier. Les Libanais sauront-ils, cette fois, tirer le meilleur profit de la capricieuse œuvre du temps ? C’est sur la lassitude des puissances occidentales, sur les changements politiques inhérents à toute démocratie, sur la résignation des Libanais eux-mêmes que la Syrie n’a cessé de miser ces deux dernières années pour tenter de récupérer tout le terrain perdu. Or, et ne serait-ce qu’au plan de la justice internationale, c’est contre elle qu’a joué le temps. Pas de consensus interlibanais sur la question, du fait de l’opposition déclarée de Damas ? C’est sous le chapitre VII de la Charte de l’ONU que le tribunal deviendra aujourd’hui même une réalité irréversible s’imposant à tous les États. S’imposant aussi, veut-on espérer, à l’esprit des parties libanaises qui, en toute justice (et c’est seulement manière de parler), auront payé plus que leur dû à leur allié syrien en contrecarrant avec une telle ardeur la gestation de ce projet, dans le même temps qu’elles s’y disaient favorables en principe... Ce débat se trouvant enfin tranché, la même supercherie ne doit pas être rééditée à propos de l’armée nationale engagée, comme on sait, dans une dure partie face aux terroristes retranchés à Nahr el-Bared. Car on ne peut pas se dire aux côtés de l’institution militaire et lui saper le moral en lui lançant des mises en garde, en l’astreignant à des lignes rouges comme l’a funestement fait le chef du Hezbollah dans son dernier discours public. C’est vrai que la troupe est tenue au plus grand discernement pour éviter, autant que possible, des pertes au sein d’une population civile tenue en otage par les forcenés de Fateh el-Islam. C’est vrai, de même, qu’un assaut aurait pour effet d’embraser aussitôt les autres camps de réfugiés s’il n’était formellement cautionné par les autorités palestiniennes. Mais il n’est pas moins vrai qu’au fil des jours, des canonnades et des laborieuses tractations entreprises par les médiateurs, Nahr el-Bared est en voie de se muer en un mortel abcès de fixation. La paralysie, c’est l’ennemi, et l’ennemi a déjà remporté plus d’une bataille. C’est celle-ci, parmi toutes, qu’il est vital de lui dénier. Issa GORAIEB

On s’était résigné à l’idée que les simples citoyens, hommes et femmes, gravement affectés par le marasme économique, calfeutrés chez eux par crainte des attentats terroristes à la bombe, impuissants face à l’exode d’une jeunesse excédée, sont bien les seuls dans ce pays à trouver que trop de temps a été perdu en vaines joutes oratoires, que l’effondrement général est proche et que cela suffit comme ça. Et puis il y a eu cette journée bénie d’hier où l’on vit le premier personnage d’une improbable république nous annoncer gravement qu’il y a urgence et qu’il est devenu impératif de trouver une solution à la crise.
Parce qu’il y a effectivement la plus pressante des urgences, parce que le feu est dans la maison, on n’insistera pas trop sur le fait qu’Émile Lahoud avait eu tout le temps...