Il ne suffit plus de condamner, de mettre en garde ou de nous inonder de théories ou d’analyses. Loyalistes et opposants, il est temps d’agir. Le pays coule, la situation s’aggrave et les Libanais n’ont droit qu’à des conférences de presse qui disent ce que le gouvernement ne va pas faire plutôt que ce qu’il a décidé de faire. Les Libanais n’ont droit d’autre part qu’à une opposition qui essaie de tirer profit du malheur des autres, comme si ce malheur n’atteint que le gouvernement et ses partisans.
Un gouvernement légitime, pour qu’il soit digne de ce nom et de ce qualificatif, devrait d’abord agir en tant que tel. Son existence, sa légalité et sa légitimité sont, à mon avis, une évidence. Mais est-ce que nous pourrons, nous citoyens, être plus royalistes que le roi ? Ne faudrait-il pas d’abord que ces ministres prennent conscience de leurs responsabilités politique et sécuritaire envers leurs citoyens ? Qu’ils se souviennent que, réunis en Conseil des ministres et non plus en réunions ministérielles, il leur incombe, à eux seuls, de décider du sort du pays ? Est-il admissible que des groupuscules armés s’installent à Tripoli, et cette fois dans les quartiers les plus « modérés », sans que les services de renseignement de l’État n’en prennent conscience ? Pour se défendre, un responsable sécuritaire avait déclaré qu’ils avaient collecté des informations sur leur existence deux semaines auparavant. Comment pourrais-je accepter, toujours en tant que simple citoyen, de tels propos ? Ce responsable n’est-il pas en train de se condamner en se défendant ainsi ? Pourquoi n’a-t-il pas agi à titre préventif ? Pourquoi dans ce pays personne ne prend conscience de ce qui pourrait se passer ? Pourquoi sommes-nous toujours surpris par les actes des milices armées et contraints par la suite à « réagir », au lieu de prendre l’initiative d’« agir » suivant un plan établi, préparé, avec une logistique adéquate?
N’est-il pas malheureux qu’un gouvernement, pour prendre une décision de pénétrer dans les camps, après que son armée eut été attaquée comme elle vient de l’être, doive attendre un consensus interne qui ne viendra pas et qui n’est d’ailleurs jamais venu ? N’est-il pas encore plus triste d’attendre un feu vert des capitales arabes et occidentales, lequel, s’il était venu dans les années 70, aurait épargné au pays trente ans de guerre ? N’apprenons-nous pas des leçons du passé ? Ne sommes-nous pas conscients que la situation est pareille à celle qui régnait au début des années 70 ? Et que tous les arguments présentés à l’époque – défendre les civils et préserver l’unité de l’armée – ont fini par diviser et le pays et l’armée, par tuer et des civils et des militaires au nombre de 150 000 ? À Tripoli, à Achrafieh et dans le secteur de Verdun, n’y a-t-il pas des civils ? Ne vaudrait-il pas mieux faire la guerre sur le territoire de l’ennemi que sur le nôtre ? (Le mot « territoire de l’ennemi » est utilisé ici d’une manière générale. Il faut rappeler que tout le territoire libanais est la seule exclusivité des Libanais).
Les conséquences de l’entrée de l’armée dans les camps, pour en finir avec ce Fateh el-Islam, même sans aucun consensus interne, même sans aucun feu vert de qui que ce soit, seraient-elles pires que les années de guerre, dues pour une grande part à l’absence de fermeté et de courage chez les dirigeants de l’époque ? Je rappelle à ce propos ce que j’avais écrit un jour dans ces mêmes colonnes : Personne n’est disposé à se soumettre, à craindre une armée qui n’utilise pas la force, toute sa force, pour imposer la loi. Aucune négociation pacifique avec des groupes armés ne peut aboutir à quoi que ce soit de concret, au cas où l’autre terme de l’alternative ne serait pas une menace claire d’imposer l’ordre général par la force.
Quant à l’opposition, qui semble vivre dans un autre pays, il est grand temps qu’elle renonce à sa politique machiavélique. Le communiqué distribué par le Hezbollah dimanche soir n’était nullement à la hauteur des attentes des Libanais, après que leurs médias aient ignoré toute la journée ce qui se passait à Tripoli. Et que dire du discours du général Michel Aoun lundi, sinon que, logique dans certains de ses passages, son timing était mauvais. Ce n’est plus l’heure, dans les circonstances actuelles, d’appeler à la démission du gouvernement, même si celui-là n’arrive pas à bien défendre le pays. Il est vrai que, dans les démocraties, de tels échecs entraîneraient la chute d’un cabinet et l’arrivée des opposants. Mais quand, chez nous, la solution de rechange serait une opposition qui se dit tous les jours fière d’être l’alliée éternelle, indéfectible et incontournable du régime syrien, premier accusé de la déstabilisation du Liban, cela donne à réfléchir (et je ne parle pas ici du général Aoun, mais de tous ses alliés, sans exception aucune, qui viendraient alors gouverner avec lui).
Pénétrons dans les camps, tous les camps, suivant un plan militaire que le commandement de notre armée sera le plus habilité à établir, et finissons-en avec ces bombes à retardement, même si nous devions le regretter un jour. Pour une fois, il vaut mieux regretter ce que nous avons fait que de passer toute notre vie à regretter ce que nous n’avons pas fait, à compter les occasions ratées.
Et que Dieu bénisse la patrie, ses citoyens et son armée.
Camille MOURANI
Master en marketing-USJ
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